Comment la Chine muscle ses réseaux médiatiques francophones



La communication chinoise passe mal en France, tant en raison de canaux de communication « officiels » encore inadaptés et balbutiants, avatars maladroits des médias d’Etat chinois, que de « messagers » souvent suspectés de complaisance voire de connivence à l’égard de la Chine. Mais la Chine progresse ici comme ailleurs, et sur le front médiatique comme sur d’autres fronts, la Chine est désormais à l’offensive.

La Chine a depuis des années entamé ce qu’on qualifierait en communication de « campagne d’acceptabilité » : si la Chine doit occuper un jour la première place mondiale, elle doit prouver qu’elle en a les capacités, en termes de respectabilité et de conformité au droit international notamment. En effet, la Chine a clairement un problème d’image, au point de recourir parfois à des procédés grossiers comme de relayer la tribune d’un faux biologiste suisse, Wilson Edwards. Le monde anglophone, Etats-Unis en tête, a jusqu’ici accaparé une large part du soft power médiatique chinois. Mais la Chine travaille tous azimuts, et le Vieux Continent commence à s’attirer les faveurs chinoises avec des déclinaisons locales des médias d’Etat chinois, particulièrement en Français. Mais la France et le monde francophone ne constituent pas encore, a priori, la cible privilégiée de la Chine, car manifestement les moyens n’y sont pas. Cela n’empêche pas la Chine de se rôder aux codes de communication européens, avec plus ou moins de réussite.

Le cas « Laurène Beaumond »

Avant l’affaire Wilson Edwards, le soldat « Laurène Beaumond » fut le dernier en date à tomber sur le champ de bataille médiatique qui nous sépare du Département de la propagande du Comité central du Parti communiste chinois (traduction littérale de son nom). Derrière ce nom de plume qui a fait couler beaucoup d’encre, une « journaliste indépendante française », qui a travaillé pour la télévision chinoise et des médias français. Le Figaro livre toutefois un élément d’identification déterminant en précisant qu’elle est originaire de la Sarthe. Une recherche rapide (« Chine CCTV Journaliste Sarthe » sur google…) permet de trouver rapidement un nom probable dans un article de Ouest France, une ancienne présentatrice française de CCTV (avant le regroupement sous bannière CGTN France), ancienne journaliste de Paris Match, originaire de la Sarthe, et plus précisément de… Beaumont-sur-Sarthe. Mais depuis 2015, date de ses dernières interventions sur CCTV, plus de nouvelles, exceptée une mention dans un article de presse chinois datant de 2016, dans lequel elle vante la collaboration entre police italienne et police chinoise à Rome.

Le profil « Laurène Beaumond » apparaît, lui, en 2020 et intervient à intervalles réguliers sur le site french.cri.cn (Radio Chine international), puis sur CGTN, avant de disparaitre, a priori définitivement, compte tenu de l’attention médiatique que ce curieux profil a suscité. En effet, tout en assumant la paternité de son article, « Laurène Beaumond » indique dans son interview au Figaro que CGTN est une « source de revenus », enfonçant un coin sérieux dans l’image de la « journaliste indépendante », telle que présentée par CGTN. Elle ajoute qu’il ne s’agit en rien d’une enquête mais de choses vues, au plus tard en 2017, soit avant que n’émergent les premières interrogations sur les pratiques chinoises au Xinjiang. Quoi qu’il en soit, le cas « Laurène Beaumond » a mis sur le devant de la scène les médias chinois francophones et dévoilé une partie de leurs relais d’opinions. Car s’il y a un domaine sur lequel la Chine progresse médiatiquement (essentiellement en France et en Belgique pour l’instant, avec par exemple Michel Collon et son média Investig'Action), c’est bien dans le recrutement de « compagnons de route », aux motivations rarement explicites.

Les « auteurs » et journalistes des médias chinois francophones

Au moment de la rédaction de cet article, il n’a été trouvé aucune autre « signature » autre que « Laurène Beaumond » sur le site french.cri.cn, en dehors de celle du site lui-même, de celle de l’agence de presse chinoise Xinhua ou de celles d’autres médias chinois. Mais nos recherches se sont concentrées sur les articles les plus récents. Le site CGTN lui-même ne fait mention de quasiment aucun autre auteur, y compris au sein de sa rubrique « Opinions ». Ces articles étant pour l’immense majorité non signés, de qui sont-ils l’opinion ? Sur ce point précis, le site français est très différent du site anglophone, qui met en avant de nombreux contributeurs extérieurs. A l’exception de quelques officiels chinois comme Tan Weiping ou d’articles traduits de l’anglais comme ceux de James Rae, les auteurs des textes sont très rarement identifiables sur les médias chinois francophones. 

On observera tout de même qu’il existe plusieurs journalistes français qui travaillent officiellement pour CGTN France : Olivier Grandjean, « conseiller spécial et animateur de #CGTNFrançais ». Mais ce dernier se fait fort de ne jamais s’aventurer sur le terrain politique : « il se présente comme un animateur de divertissement non politisé, et refuse de commenter la ligne éditoriale de sa chaîne » selon France Info. Il intervient pourtant ponctuellement sur CGTN sur des sujets liés au Xinjiang, mais sans sortir du cadre, évidemment. On trouve également Yves Mouillet, Jessica CHEN ou encore Nicolas IRURZUN.

Le site compte également quelques figures médiatiques au statut flou. L’écrivain, cyber journaliste et traducteur Zheng Ruolin en fait partie, officiellement commentateur de CGTN. Mais sa qualité de commentateur de CGTN n'est pas toujours mentionnée ; elle semble même ponctuellement dissimulée sur des sujets sensibles. Or, on l’imagine mal mettre en porte-à-faux un des médias qui l’emploient et donc la Chine, propriétaire du dit-média. Comme le précise lui-même Zeng Ruolin dans une interview au journal La Croix : « Je sais qu’il est difficile pour moi d’être totalement objectif, car je suis chinois et que la fierté nationale remonte vite. Mais je raconte ce que j’ai vu, de la façon la plus équilibrée possible. » Pour le coup, si son profil ne souffre d’aucune ambiguïté quant à son statut de salarié des médias chinois, il a un « défaut médiatique » : il est chinois précisément, raison probable pour laquelle on le trouve peu en première ligne sur le dossier du Xinjiang ; un témoignage prochinois de la part d’un journaliste chinois n’aura pas la même légitimité que le même témoignage relayé par un correspondant étranger.

Trouver de véritables relais d’opinion

En plus de ses quelques journalistes salariés, CGTN dispose également de contributeurs a priori véritablement extérieurs au site. Parmi eux, celui intervenant le plus visiblement sur CGTN est Maxime Vivas, qui depuis début avril 2021 se livre à une mini-série sur le Xinjiang. Maxime Vivas est présenté par CGTN comme « écrivain, essayiste et cyber-journaliste français ». Sur le site chinatoday.com.cn (propriété de China International Publishing Group/CIPG, groupe de médias lui-même propriété du PCC), Maxime Vivas est présenté comme « un journaliste chevronné et célèbre écrivain français » : idem sur CGTN où l’on célèbre « le célèbre écrivain français Maxime Vivas ».

A son sujet, les médias français sont moins dithyrambiques. L’AFP a ainsi écrit début mai 2021 : « Auteur d’un ouvrage intitulé “Ouïghours, pour en finir avec les fake news”, fruit de deux voyages au Xinjiang organisés par les autorités chinoises, Maxime Vivas, un ergonome français à la retraite, a même été adoubé par le ministre chinois des Affaires étrangères. » Moins lapidaire que l’AFP, Marc Julienne de l’IFRI, a relevé un grand nombre d’erreurs, des approximations et des amalgames dans le livre qui a lui a valu les faveurs chinoises. Mais pour la Chine, la question centrale de sa communication est bien de trouver des points d’appui informationnels légitimes et crédibles, quitte justement à forcer un peu le trait en termes de légitimité et de crédibilité pour l’instant, à défaut de mieux. La Chine a cruellement besoin de ces « compagnons de route » pour relayer sa communication. « C’est, de la part de la Chine, une stratégie qu’on a vue très régulièrement de la part des médias russes : donner la parole aux étrangers pour pousser leur propre agenda », explique Tristan Mendès France, enseignant et membre du site français L’Observatoire du conspirationnisme. Mais la Russie dispose en France de relais d’un tout autre calibre depuis longtemps. La Chine, elle, a des messages à faire passer, mais manque de messagers dignes de foi.

Des médias de niche… pour l’instant

Sous peu, la Chine parviendra très probablement a recruté de véritables leaders d’opinion ayant tribune ouverte dans des médias de référence. En France, le PCC peut d’ores et déjà compter sur plusieurs médias et quelques personnalités qui relaient sa communication : le site Le Grand Soir (dont Maxime Vivas est administrateur et contributeur régulier, de même que Bruno Guigne, ex-préfet dans les prises de position lui ont valu une mise à pied), le site palestine-solidarite.fr, qui, de façon surprenante par rapport à ce que son nom laisse supposer, prend bien peu la défense des musulmans du Xinjiang, et le site solidariteetprogres.fr (site du mouvement politique présidé et fondé par Jacques Cheminade, ancien candidat à l’élection présidentielle).

Cette liste n’est pas exhaustive, et dans le cas de ces trois médias, le problème n’est pas tant le sujet des articles (chaque média évoque les sujets qu’il veut) que l’absence de traitement journalistique des informations ayant pour origine les organes de communication du PCC. Nous sommes ici sur une logique de quasi-copier-coller permanent des éléments de langage chinois, sans discussion, sans réflexion, ni mise en perspective. Mais ces sites sont encore des médias de niche, politiquement et idéologiquement marqués, et donc peu lus en dehors de leur sphère d’affidés. Nul doute que la ficelle sera bientôt de moins en moins grosse, sur fond de médias autrement plus professionnels, et de « compagnons de route » plus crédibles. La Chine en a les moyens et, surtout, le temps joue désormais pour elle.


Pierre-Marie Meunier

Ancien officier du renseignement militaire, diplômé d'un double master en information/communication et relations internationales