Comment la mondialisation a créé le populisme, et comment réconcilier opinion et politique



« La partie ‘’smart’’ du populisme, c’est cela : exercer un esprit critique à rebours du déclinisme ». Mais qu’est-ce que le populisme et comment est-il né ? Pour Yannick Mireur, enseignant à Kedge Business School et à Science Po Aix, le populisme a évidemment pour origine la mondialisation. Nécessaire pour enrayer la crise démocratique et reconquérir l’opinion, le populisme smart nous est dépeint par l’auteur comme un outil permettant la compréhension de l’économie et de la politique mondiale dans le livre éponyme « Populisme Smart, Le retour du ‘’peuple’’ dans la politique et comment y répondre ».

À l’heure des élections législatives qui vont déterminer la conduite du quinquennat et la recomposition politique en cours, comment l’idée de populisme smart peut-elle servir ?

Le « populisme smart », c’est une approche qui consiste à ne pas démoniser le vote des partis contestataires, mais plutôt à répondre aux questions qui le nourrissent, en particulier celui qui s’est installé depuis 40 ans dans la vie politique et que conduit Marine Le Pen, le phénomène Mélenchon étant plus récent et peut-être moins durable. Lorsqu’on parle par exemple de sécurité à l’école, de dérive des banlieues ou des événements au Stade de France, on ne peut nier que la détérioration de la cohésion sociale résulte largement de l’échec de l’intégration, le mot ayant d’ailleurs disparu du vocabulaire politique. Il s’agit donc de ne pas esquiver les sujets qui ont été rendus sensibles par la polarisation politique, et de briser les tabous qui entravent un débat public sain. Sinon le seul exutoire est une proposition politique assez radicale, comme l’émergence soudaine de Reconquête !, qui en dit long sur l’exaspération de l’opinion, mais devient trop obsessive pour emporter une large adhésion – et manque d’ancrage et de structuration, comme son échec aux législatives en témoigne. Il s’agit donc de traiter sans détour les inquiétudes d’une grande partie du pays, mais de le faire à l’appui d’une pédagogie claire et simple.  

S’agit-il seulement de ces aspects culturels ou civilisationnels ? Le score de la Nupes n’évoque-t-il pas d’autres inquiétudes ?

Oui bien sûr. Les difficultés économiques qui se profilent transparaissent dans le score de l’extrême gauche. Rappelons aussi que le pouvoir d’achat était le sujet-phare de Mme Le Pen aux présidentielles. Mais le premier tour des législatives est un trompe-l’œil ; le Président aura une majorité et les Nupes seront inutiles, sinon qu’ils pourront vociférer à l’Assemblée nationale et lancer en l’air des idées irréalistes pour exister. Restent les enjeux socioéconomiques. Ils nécessitent d’expliquer les ressorts de la mondialisation et de tracer un cap pour que la société française s’insère mieux dans les transformations en cours. C’est ce que viserait un discours populiste smart. Même chose sur l’Europe ; il s’agit de reconnaître qu’elle est indispensable pour survivre dans le champ de bataille mondial et ne mérite pas d’être dénigrée sans cesse, mais il faut expliquer comment elle marche, ses limites, les erreurs commises, comment elle peut apporter un projet répondant aux attentes des pays qui la composent. Le rôle des responsables publics et d’offrir ce cap.

Le Conseil national de la Refondation que propose le président de la République peut-il être la bonne réponse ?

« L’État est devenu la fiction au travers de laquelle tout le monde essaye de vivre aux dépens de tout le monde » avait dit dans les années 30 André Tardieu, grand homme politique de l’époque. Tardieu avait imaginé une réforme qui, dans les grandes lignes, serait celle de la Ve République gaullienne. La grande question du XXe siècle, qui continue d’être au centre du débat, est l’équilibre entre État et marché, entre protection et innovation, stabilité et changement. En parlant de CNR, référence explicite au Conseil national de la Résistance et à l’État-providence qu’il portait, M. Macron revient au sujet de la réforme de l’État. C’est certain que l’État en France est omniprésent, dans l’économie avec plus de 55 % du PIB, comme dans l’état d’esprit des Français qui se tournent au moindre problème vers l’État comme vers une madone. Or l’État et la sphère publique ne sont-ils pas une partie du problème plus que la solution ?

Pensez-vous qu’une réforme d’ampleur sera menée dans les 5 ans qui viennent ?

Emmanuel Macron a représenté une alternative en 2017 par un langage novateur et solide qui pointait les défaillances du système-France, à commencer par l’État, tandis que les partis étaient épuisés, sans ressort. Il y avait un souffle. Cependant l’erreur politique de ne pas avoir détecté les gilets jaunes, l’exercice ultra-solitaire du pouvoir, un tempérament qui s’offusque du talent des autres et écarte les personnalités capables de prendre la lumière, le désintérêt pour les « capteurs » qui permettraient d’élargir les relais d’En Marche !, tout cette fermeture d’esprit à rebours d’une démarche inclusive, où trois personnes décident, cette triste attitude contient en elle-même l’échec qui est celui du premier quinquennat.

La pandémie n’a-t-elle entravé le projet de la majorité ?

Certes elle n’a pas aidé, de même la crise financière de 2008 avait-elle hypothéqué l’action de M. Sarkozy, mais elle a bon dos ! Le second quinquennat part sur les mêmes bases que le premier : mauvais castings, un parti présidentiel sans quille ni gouvernail, improvisations et revirements, en somme un numéro d’acteur mitterrandien, le sens de l’histoire en moins. Cela peut-il laisser une trace ? Le brio de M. Macron, qui rappelle celui d’Obama sans atteindre l’ampleur d’un Giscard, ne suffit pas. Sans hommes et femmes à la hauteur, adaptés à leur poste, sans délégation de pouvoir, cette présidence ne laissera rien – de Gaulle savait laisser à Pompidou son autonomie et sa marge d’initiative, et Pompidou, sans aucune expérience politique, n’avait pas craint de s’entourer de personnalités fortes. Faire monter des talents n’enlèverait rien au Président, mais au contraire rejaillirait sur lui aussi. Ce serait une meilleure philosophie du pouvoir que l’hyper-concentration des décisions et contribuerait à revitaliser notre vie publique. Au lieu de cela on observe un mépris souverain pour les élections et les élus, choisis à l’emporte-pièce. Par sa désinvolture vis-à-vis des institutions et des hommes M. Macron badine avec la démocratie, il la prend à la légère plutôt que d’insuffler décence, méthode, cohérence. C’est ainsi que le CNR nouveau ressemble plus à une trouvaille ou un leurre qu’à un projet construit.

Pourtant une forme de populisme smart, à la fois direct et faisant la pédagogie de l’Europe par exemple, n’a-t-il pas animé le discours de M. Macron ?

C’est vrai, et la même chose peut être dite de M. Sarkozy. Mais l’échec de cette aventure prometteuse, au final solitaire, dont témoigne aujourd’hui le manque d’enthousiasme et d’adhésion avec 50 % d’abstention aux législatives, c’est de s’en tenir aux mots et de ne pas régénérer notre vie publique, alors qu’il faudrait faire à la fois un travail de soutier, à bas bruit, pour reconstruire ce qui s’est affaissé, et aligner l’action sur les grandes déclarations. La frénétique intervention lors de l’explosion à Beyrouth par exemple, touchait au cœur du problème libanais, mais aucune action préparée n’a suivi, ce qui au final nous décrédibilise là où nous pouvions nous prévaloir encore d’une influence. Le pouvoir est une chose, mais si c’est pour ne rien en faire ou le réduire à un numéro de claquettes, cela détourne durablement les citoyens qui ne croient plus à grand-chose. Le résultat est toxique ; les études montrent bien le pessimisme qui habite une majorité de l’opinion alors que l’avènement de M. Macron en 2017 fut l’occasion d’un renouvellement historique. 

Comment Populisme smart offre-t-il une vision plus optimiste ?

Le grand enjeu global est la Chine. Le livre rappelle l’histoire économique des 30 dernières années et la grande crainte de déclassement de l’Occident par l’Asie, notamment le Japon en pleine expansion dans les années 80, lorsque Sony rachetait Columbia Pictures, grand emblème de la culture américaine. Il déconstruit ces craintes en s’appuyant notamment sur le travail de l’économiste Paul Krugman sur la productivité. Il souligne les faiblesses du régime chinois, par exemple à travers les récentes mesures à l’encontre de la Tech chinoise comme Alibaba. Et il défend l’idée que l’esprit démocratique, de transparence, d’État de droit (que l’on devrait écrire état et non État, orthographe révélatrice de la culture politique française), est plus fort que les régimes reposant sur le contrôle de la société. Les projets de démocratisation d’internet en sont une bonne illustration ; voilà un enjeu trop peu évoqué, mais majeur, qui renvoie à l’esprit critique au fondement des démocraties représentatives. La partie « smart » du populisme, c’est cela : exercer un esprit critique à rebours du déclinisme, qui réaffirme les bases de nos régimes de liberté et d’émancipation, et donc de responsabilité, et revient au bon sens inspiré par les faits et les chiffres, à l’appui d’un consensus et d’un civisme élémentaires.