En Europe de l'Est, vague de dégagisme anticorruption

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La France se classe 22e sur l'indice de perception de la corruption
dans le monde.

Trente ans après l’effondrement du bloc soviétique, la corruption reste une problématique endémique en Europe centrale et, surtout, en Europe orientale. Un récent rapport de l’ONG Transparency International, publié au début de l’année 2020, dresse un sombre tableau de l’état des pratiques prédatrices et de la corruption à l’Est de l’Europe. Les pays d’Europe du Nord restent, à l’échelle du continent, les meilleurs élèves, devant les pays d’Europe centrale et latine. Une vague de dégagisme se dessine.

Ras-le-bol populaire en Bulgarie

Au niveau européen, les plus mauvais élèves sont la Bulgarie, la Roumanie et la Hongrie, qui affichent respectivement des scores de 43, 44 et 44 sur 100, là où la moyenne de l’Union européenne s’élève à 66/100, selon les données du rapport de Transparency International. Pour la Bulgarie, l’une des lanternes rouges européennes dans la lutte anticorruption, l’heure du réveil sonne à l’été 2020. D’importantes manifestations agitent les grandes villes bulgares, notamment Sofia, la capitale, pour protester contre la corruption endémique et le poids de l’oligarchie. Elles dureront un an et seront perçues, en France, comme l’avènement d’une « Nuit Debout » à la bulgare, en référence au grand mouvement contestataire qui a pris place à Paris en avril 2016, place de la République. C’est d’abord au sein des cercles pro-européens de Sofia qu’est née la mobilisation, avant de rallier plus largement autour d’eux une coalition des mécontents, allant de l’extrême-gauche à l’extrême-droite.

En 2021, les élections législatives sont une déroute pour le GERB, le parti au pouvoir. Fermement engagé pour la moralisation de la vie politique du pays, Kiril Petkov, le nouveau Premier ministre, a d’ailleurs lancé un premier coup de gueule en février, en réclamant des résultats rapides au procureur anticorruption. Dans le pays, le phénomène de prédation qui ne se limite pas seulement à la classe politique. Ivo Prokopiev, par exemple, un oligarque bien connu dans le pays pour son empire médiatique conséquent et sa proximité avec le GERB, a réussi à acquérir, en 1999, la société minière Kaolin pour seulement 2 millions de dollars, alors même qu’une offre d’une grande entreprise belge, dix fois supérieure, a été rejetée. Une fortune qu’il a mobilisée en faveur de la construction d’un empire médiatique dans le pays, en possédant notamment le magazine Capital et Dvenik, deux médias particulièrement puissants dans le pays.

Déroute électorale en série pour des pays jugés trop perméables de la corruption

En République tchèque, Andrej Babis, président du gouvernement tchèque entre 2017 et 2021, est battu le 9 octobre aux élections législatives par une coalition de partis d’opposition, alors qu’il faisait l’objet de nombreuses accusations de conflits d’intérêts. Andrej Babis est d’ailleurs, à l’origine, un oligarque, deuxième fortune du pays et grand dirigeant du secteur de l’agrochimie. Sa fortune aurait été fondée sur le rachat massif d’entreprises, acquises parfois avec l’apport de subventions européennes.

En Roumanie, Laura Kovesi, première procureure générale du Parquet européen, un organisme destiné à la coopération dans la lutte contre la corruption, s’est fait connaître pour avoir traité plus de 9 000 dossiers de corruption et avoir traduit en justice un millier de personnes, dont d’anciens juges et procureurs, avec un taux de condamnation estimé à 90 %. Elle sera finalement écartée de ses fonctions en février 2018 par le ministre de la Justice Tudorel Toader, qui a lancé contre elle une procédure de destitution, amenant à une vague manifestation de soutien populaire et à un soutien massif du Conseil roumain de la magistrature. La Hongrie fait encore figure de cas à part et le pays demeure épargné par la vague de « dégagisme » qui touche l’Europe de l’Est. Dans le pays en effet, les passations de contrats publics sont régulièrement entachées de soupçons de corruption. La plus grande fortune du pays, Lorinc Meszaros, proche du Premier ministre gagne une grande partie des appels d’offres du pays. Pourtant, le Premier ministre du pays semble indéboulonnable. Viktor Orban a une nouvelle fois, remporté une large victoire aux récentes législatives, qui se sont tenues le 3 avril 2022. Malgré l’émergence d’une large coalition anticorruption menée par Peter Marki-Zay, un conservateur de 49 ans, pro-européenne, qui avait fait de la lutte contre la corruption le fer-de-lance de sa campagne.

Dans les pays non-membres de l’Union européenne, où les standards anticorruptions sont moins élevés, la situation est tout aussi catastrophique. En Albanie, Lefter Koka, ancien ministre de l’Environnement, a ainsi été arrêté pour abus de pouvoir, corruption et de blanchiment d’argent par un parquet spécial, spécialisé dans la lutte contre la corruption et le crime organisé, après avoir été accusé d’avoir détourné 3,7 millions d’euros. Il aurait, en effet, truqué des marchés publics pour favoriser deux entreprises dans le cadre de la concession du marché de l’incinération des déchets de la ville d’Elbasan, au cœur du pays.

L’Union européenne pourrait servir

Une faiblesse face à la corruption qui pourrait, à terme, jouer des tours à ces pays. Car, dans les prochaines années, l’Union européenne pourrait devenir plus sévère et conditionner ses aides à la qualité de la lutte anticorruption. L’idée, en tout cas, émerge de plus en plus à Bruxelles. En effet, depuis 2020, la Commission européenne publie un rapport annuel sur le respect de l’État de droit dans ses pays membres qui inclut désormais, des recommandations. La Commission européenne a, dans ses derniers rapports, particulièrement étrillé la Bulgarie, la Hongrie, mais aussi la Pologne, jugeant que les stratégies de lutte contre la corruption s’appliquaient de manière beaucoup trop limitée, avec un risque endémique de clientélisme politique et de népotisme, mais aussi des menaces contre le pluralisme médiatique. Une tendance au laissez-faire qui pourrait leur jouer des tours, si l’Europe se décide de conditionner ses aides à la lutte contre la corruption.