Criminalité et terrorisme : un seul et même combat

6,8 %
Le budget du ministère de l'Intérieur devrait augmenter de 6,8 % en
2018.

En 1993, François Mitterrand avait eu le culot d'affirmer que « dans la lutte contre le chômage, on avait tout essayé… » : un vilain mensonge qui masque l'échec répété des politiques publiques suivies depuis des décennies.

Sécurité: est-on bien sûr d'avoir tout essayé ?

Cette remarque vaut également pour une « politique de la ville » calamiteuse avec, pour corollaire, une désintégration larvée du lien social censé rapprocher les communautés : l'exact contraire du fumeux concept du « vivre ensemble » dont se gargarisent les adeptes d'une gauche « hors-sol » et sur lequel elle a érigé son fonds de commerce.

La désertion ou la démission des pouvoirs publics, dans un grand nombre de territoires et quartiers de la République, ont favorisé le développement de zones de non-droit où cohabitent petits délinquants, trafiquants patentés et terroristes en devenir. Aussi, que l'on ne vienne pas nous dire, là encore, qu'en matière de sécurité, « on a tout essayé »….

La « police de sécurité du quotidien » aura-t-elle les moyens de ses ambitions ?

Les discours de fermeté tenus par Emmanuel Macron, tant sur la « police de sécurité du quotidien » que sur les nouvelles dispositions réputées se substituer à l'état d'urgence, sont frappés au coin du bon sens. Pour autant, ils ressemblent, à s'y méprendre, à ceux tenus par ses prédécesseurs et risquent fort de se heurter à un cruel manque de moyens matériels et humains, que ce soit au niveau du Ministère de l'Intérieur, de la Défense ou de la Justice.

S'agissant de la « police de sécurité du quotidien » (version « ripolinée » de la police de proximité), qui peut raisonnablement croire que celle-ci va pouvoir reprendre possession des territoires et quartiers abandonnés sans provoquer de vives réactions de la part de ceux qui, depuis tant d'années, tirent de très substantiels revenus de leurs commerces illicites ou qui instillent le poison de l'islam radical dans les cerveaux immatures d'une jeunesse en quête d'identité ou en situation d'échec ?

En outre, il est acquis, aujourd'hui, que la frontière existant entre les criminels de droit commun et les terroristes est tout aussi fictive que celle qui est sensée préserver l'Europe de tous les maux de la planète.

Il serait donc temps, enfin, de faire preuve de réalisme : la lutte contre le crime ne se divise pas.

À cet égard, il convient de saluer le travail des Groupes d'Intervention Régionaux (GIR) qui, inlassablement et avec des moyens insignifiants comparés à ceux consacrés à la lutte contre la fraude fiscale, s'attaquent aux circuits de financement des entreprises criminelles.

Atteintes aux libertés individuelles ou sécurité : et si on interrogeait les familles des victimes et les rescapés, polytraumatisés ?

Il est absolument capital que le « sentiment d'insécurité » change de camp : ce n'est qu'à coups de perquisitions ciblées, sans préavis, auprès d'individus signalés ou connus pour leurs activités criminelles ou leur adhésion à toute espèce de mouvement prônant la violence politique, sociale ou religieuse, que l'État sera en mesure d'accomplir son « devoir de sécurité » à l'égard des Français.

Qu'un juge soit chargé de veiller à ce que ces perquisitions préventives ne soient pas détournées de leur objectif, cela ne choque personne. Mais que l'on arrête de nous rebattre les oreilles avec ces pseudo-atteintes aux libertés individuelles, quand il en va de la vie humaine et de la survie des démocraties. Ceux-là même qui poussent des cris d'orfraie à la seule évocation du mot « sécurité », ont-ils seulement conscience que c'est précisément leur attitude qui nourrit le populisme et l'extrémisme ?

Combien de morts et de traumatismes auraient pu être évités si l'État avait agi plus tôt, alors même que ses services avaient parfaitement identifié et mesuré la portée des menaces ? Les actions qui consistent à condamner et à réprimer a posteriori ne sont rien d'autre que la consécration d'un échec. La prévention et la dissuasion sont bel et bien les clés d'une politique de sécurité digne de ce nom.

Intervenir avant le passage à l'acte: une décision salutaire…

Il n'y a pas si longtemps, les brigades spécialisées (BRB, BRI,…) avaient pour doctrine, en cas de braquage, de n'intervenir qu'après passage à l'acte et ce, alors même qu'elles étaient en mesure de neutraliser les malfrats, préventivement, grâce aux surveillances (écoutes téléphoniques, filatures) dont ces derniers avaient fait l'objet. Cette disposition présentait l'avantage d'obtenir des magistrats de lourdes peines, aux Assises, sur la base du « flagrant délit ». En revanche, elle présentait l'inconvénient majeur de faire courir des risques inutiles aux personnels, aux clients et aux passants (prises d'otages, échanges de tirs.).

Il aura donc fallu attendre qu'il y ait des victimes avant de modifier la règle, en intervenant en amont, avant la commission du délit. Si, pour les braqueurs, les peines requises s'en trouvèrent sensiblement allégées, ne sont-ce pas les citoyens, victimes collatérales potentielles, qui en furent les premiers bénéficiaires ?

En quoi les terroristes échapperaient-ils à cette règle, uniquement dans le but d'apaiser les bonnes consciences des « droits-de-l'hommistes », à propos duquel Hubert Védrine, brillant Ministre des Affaires Etrangères, socialiste, déclarait, en 2007 : « Le droit-de-l'hommisme est une posture de repli. C'est une politique de remplacement qui prend acte de notre incapacité à intervenir, y compris sur le plan militaire. Il est valorisant vis-à-vis des opinions publiques européennes, mais il n'a aucune influence sur les mondes russe, arabe ou chinois. Nous faisons des discours pour pallier notre absence de pouvoir ou d'influence ».

C'est à ce type de déclaration que l'on reconnaît les honnêtes hommes, « de droite » comme « de gauche ».

De cette même veine, Pierre Joxe et Jean-Pierre Chevènement n'avaient-ils pas su également faire preuve de réalisme lorsqu'ils endossèrent la fonction très controversée de Ministre de l'Intérieur ? Puisse Gérard Collomb s'inscrire dans leurs pas…

Pour un « état de vigilance permanent »

Pour notre malheur, le droit français aura toujours un train de retard par rapport à l'imagination diabolique et à l'extrême mobilité (fluidité) qui caractérisent les criminels et terroristes des dernières générations : c'est pour eux un jeu d'enfant que de s'engouffrer dans les failles d'un maquis juridico-administratif d'une complexité et d'une rigidité extrêmes.

Aux lieu et place de l'état d'urgence, il est grand temps de lui substituer un « état de vigilance permanent », au sein duquel les citoyens jouent un rôle prépondérant. Combien d'attentats ont été déjoués et combien de criminels identifiés grâce à l'intervention ou au témoignage de citoyens ordinaires ?

L'urgence consiste, pour l'État et son administration, à s'acquitter de leur « obligation de moyens », au regard de la sécurité des Français. Au passage, il est pour le moins singulier de constater que, depuis l'attentat contre la Direction des Chantiers Navals (DCN), à Karachi (Pakistan), les entreprises sont, elles, astreintes à une « obligation de résultat » envers leurs personnels, tant en France qu'à l'étranger. Pour information, c'est un obscur Tribunal des Affaires de Sécurité Sociale (TASS), saisi par les familles des victimes, qui, dans un jugement rendu le 15 janvier 2014, obtint la condamnation de la DCN pour « faute inexcusable, au sens de l'article L.452-1 du Code de la Sécurité Sociale, au motif que cette dernière avait ou aurait dû avoir conscience du danger auquel étaient exposés ses salariés et qu'elle n'avait pas pris les mesures nécessaires pour les en préserver… ».

Comme on le voit, l'administration sait imposer aux tiers (entreprises, citoyens), en ce domaine comme dans bien d'autres, des règles particulièrement pénalisantes dont l'État et ses représentants s'exonèrent volontiers.

Pourtant, qui pourrait prétendre que l'État et cette même administration n'étaient pas informés, régulièrement et depuis fort longtemps, des dangers qui menaçaient les Français, dans leur chair ?

Or, dans cette affaire, ce ne sont ni nos services de renseignement ni les acteurs « de terrain » qui sont en cause, mais bel et bien ce déni de réalité propre à une gauche « bien pensante », associé à la lourdeur de notre système administratif et judiciaire, totalement « décalé » par rapport aux enjeux.

Repenser la réponse pénale

Et plutôt que d'en appeler toujours et encore à davantage de moyens, nos administrations seraient bien inspirées de réformer de fond en comble leur organisation et de définir avec précision le périmètre des priorités que les citoyens attendent d'elle, et pas seulement en matière de sécurité.

Ainsi, plutôt que de s'échiner à construire de nouvelles prisons, à grands renforts d'impôts, ne serait-il pas plus judicieux de les vider de tous ceux qui n'ont rien à y faire pour y faire entrer, d'urgence, ceux qui devraient y être depuis longtemps ?...

Les malades mentaux, délinquants sexuels, toxicomanes, alcooliques, réclament un traitement de fond, au sein d'établissements spécialisés, fermés et sécurisés, qui relèvent du Ministère de la Santé, pas de celui de la Justice.

Quant aux auteurs de délits économiques et financiers, ainsi que tous ceux qui ne présentent aucun danger au regard de la sécurité et de l'ordre public, tous devraient pouvoir bénéficier de peines de substitution adaptées et d'une durée qui soit à la hauteur des préjudices qu'ils ont occasionnés. Les O.N.G., confrontées à la misère la plus noire, pourraient utilement offrir à un grand nombre d'entre eux l'occasion de se "racheter une conduite" et de donner un sens à leur existence.

Quant à la Police, il y a urgence à la débarrasser de tâches indues qui n'ont strictement aucune incidence directe sur la sécurité des Français, à commencer par la pseudo-délinquance routière « qui frappe au portefeuille » l'immense majorité d'entre eux, pour des infractions mineures, quand une infime minorité, criminels en puissance, échappent à la sanction.

Cette répression féroce, qui frappe essentiellement des citoyens à faibles revenus, doit incomber à Bercy, principal bénéficiaire de cette manne financière : les fonctionnaires des Douanes en ont toutes les compétences. En outre, ceci permettrait indéniablement de réconcilier les Français avec leur police. De même, si l'on veut que s'instaure durablement une relation de confiance entre les fonctionnaires de police et les magistrats, tout en les rendant plus performants, pourquoi ne pas détacher, dans les Commissariats, des « auxiliaires de justice » ou greffiers chargés de recevoir les plaintes, de rédiger les procès-verbaux et de veiller scrupuleusement au respect des procédures ? Ce serait là l'occasion de remettre autant de policiers sur la voie publique, pour des missions de « sécurité du quotidien », d'enquêtes et de renseignement.

Emmanuel Macron ira-t-il au bout des réformes ou se contentera-t-il du service minimum ?

Emmanuel Macron s'est engagé à réformer en profondeur l'État et son administration, là où tous ses prédécesseurs ont échoué.

Les discours tenus par Gérard Collomb à l'Intérieur, et Jean-Michel Blanquer, à l'Éducation Nationale (pilier majeur de la société), vont dans le bon sens. Reste à savoir s'ils se traduiront en actes, faisant mentir Henri Queuille, élu radical-socialiste corrézien, Ministre et Président du Conseil de la IVème République, qui déclarait : « La politique ne consiste pas à faire taire les problèmes, mais à faire taire ceux qui les posent. Et quand vous êtes embêtés, embrouillez tout… ».

C'est également à cet expert d'une politique qui déboucha sur la deuxième guerre mondiale que l'on doit cette déclaration d'un cynisme confondant : « Les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent ».

Jacques Chirac et François Hollande, autres corréziens et dignes héritiers du radical-socialisme ont appliqué ces principes « à la lettre » : les Français n'en ont pas fini de payer l'addition…


Daniel Rémy

Spécialiste des questions de sécurité et de renseignement, depuis 1976. Issu du secteur privé, Daniel Rémy apporte principalement son expertise et son expérience aux entreprises confrontées à des risques et à des menaces très diverses, en France comme à l'étranger (terrorisme, kidnapping, racket, fraude, espionnage industriel et commercial, tentatives de déstabilisation…). Il est l'auteur, entre autres, de « Qui veut tuer la France ? La stratégie américaine… » (2007), « La France des talibans : République cherche repreneur… » (2002), « Pour l’humour du risque » (2011) et « Terrorisme et sécurité : ils nous prennent pour des cons… » (2016).