Premiers coups de canif dans la présidence jupitérienne ?



Tout se joue dans les débuts des quinquennats qui en donnent immédiatement la tonalité définitive en permettant d’augurer de la cohérence des actes avec les annonces.

En matière d’incohérence initiale Sarkozy tient le haut du pavé. Elu sur un programme, et surtout une image, de réformateur, il a dès le début perdu la partie en prenant à contrepied son électorat de droite dès le lendemain d’une élection qui lui donnait les mains libres pour agir, avec cette étrange prophétie inaugurale, en forme d’antiphrase: « Je ne décevrai pas, je ne trahirai pas ». Et sa reculade, au premier froncement de sourcil du leader de l’UNEF à la rentrée 2007, confirma sa signature de tigre de papier. Il allait rater la fenêtre d’opportunité historique de réforme pour laquelle il était mandaté et substituer à l’action en profondeur annoncée et attendue de lui une gesticulation médiatique...finissant par le recours à un Mitterrand.

François Hollande s’est également pris les pieds dans le tapis à peine élu par un hors sujet consistant à se définir par opposition à son prédécesseur (« Moi Président... »). Il démontra immédiatement le sérieux de sa volonté politique d’apaisement et de réconciliation de la société française en imposant contre vents et marées le mariage homosexuel (sous l’appellation rhétorique de « mariage pour tous »). Sa popularité ne s’en remettra jamais, et ses revirements à mi-mandat ne feront qu’accentuer ce déséquilibre jusqu’à la fin d’un quinquennat à la Feydeau (au moins « Carla c’était du sérieux » !) qui finira en véritable comédie bouffonne, le pire n’étant jamais à exclure.

Qu’en sera-t-il pour Emmanuel Macron ? Jusqu’à il y a peu, il semblait réaliser un (presque) sans faute (à la Rotonde près, qu’il s’est tout de même entêté à défendre malgré son évidente résonance avec une maladresse mémorable): présidentialité de la personne dans ses premiers pas, malgré la familiarité déplacée de son prédécesseur fidèle à lui-même jusqu’au bout dans l’abaissement de la fonction présidentielle ; timing impeccable des premières décisions en droite ligne avec les axes défendus lors de la campagne (choix astucieux de ministres, renouvellement des candidats aux législatives) et pertinence des premiers déplacements présidentiels. D’où s’ensuit une pagaille, plaisante à observer, de l’opposition des « Républicains » en veine de « gaullisme parlementaire » et une déroute prévisible du parti socialiste dont le premier secrétaire a prévu de couler avec le bateau pendant que les ténors du parti investissent les embarcations de sauvetage ou lorgnent vers les issues de secours, quand ils n’ont pas déjà rejoint le vaisseau amiral. Salut l’artiste !

C’est là qu’un premier hic se produit sous nos yeux : le nouveau président « arbitre », qui veut éviter de gouverner à la place du Gouvernement, et doit se tenir au-dessus des partis comme des intérêts particuliers et corporatistes, avait-il besoin de descendre si vite de l’Olympe pour recevoir lui-même en grande pompe les responsables de grands syndicats moyennement représentatifs ? Ne vient-il pas de prendre le risque de compromettre, à peine reçu, le mandat du peuple souverain et de conférer ainsi à de simples chefs syndicaux une égalité symbolique, valant droit de veto. De plus, en marchant à peine investi sur les plates-bandes du Premier Ministre, ne le place-t-il pas ipso facto en position de « collaborateur », dont le ministre du travail deviendrait l’« assistant ». Entre l’accentuation de la dérive continue vers un présidentialisme à l’américaine et le retour à une vision gaullienne du pouvoir, même si la « dyarchie » est un exercice difficile depuis le début de la 5 ème République, le choix qui vient d’être fait est l’inverse du principe affiché. Mais il est sans doute conforme à l’ADN (sarkozyenne ?) du nouveau président. S’agit-il un signe prémonitoire ?

Autre hic par rapport au légitime souci de soustraire l’exécutif à la dictature des médias : quel besoin le nouveau Président avait-il, à l’instar de son prédécesseur, de se présenter immédiatement devant les caméras après l’attentat terroriste de Manchester ? Quel est le sens de cette présence médiatique pavlovienne des chefs d’Etat dès qu’un drame survient ? De quelle valeur, de quelle utilité et de quel intérêt sont des discours convenus face à de tels évènements? Un communiqué de l’Elysée, moins « médiatique » et plus sobre, ne serait-il pas mieux adapté dans de telles circonstances?

Souhaitons au Président de retrouver cette ligne de crête sur laquelle il s’était installé avec une certaine maestria et de ne pas perdre de sa lucidité par tropisme autoritaire ou adulation médiatique. Sa crédibilité en dépend et de celle-ci l’état d’esprit des citoyens d’un « vieux pays » qui voudraient tellement pouvoir faire confiance à un Chef d’Etat en rupture avec les mauvaises habitudes d’un pouvoir autocentré.


Bernard Cherlonneix

Bernard Cherlonneix est Président de l’Institut pour le Renouveau Démocratique.