Mais pourquoi la BCE est-elle si inquiète ?



La BCE multiplie les signes (discrets) d’inquiétude et de désarroi face au grand patinage économique européen, et au pire moment: celui d’un plausible défaut grec officiel (mes lecteurs ont l’habitude de lire sous ma plume l’affirmation d’un défaut grec déjà consommé mais pas encore officialisé) à l’horizon de la fin de semaine. Cette fébrilité des banquiers centraux n’est, à vrai dire, pas bon signe du tout…

La BCE constate que le crédit ne repart toujours pas

Le problème majeur de la BCE tient évidemment au fait que, malgré des taux négatifs (qui obligent les banques à payer pour déposer leurs liquidités à la banque centrale), en dépit d’un rachat massif des obligations les plus sûres par la même BCE, les investisseurs privés, et singulièrement les banques, continuent de ne pas prêter de l’argent aux acteurs économiques. A moins que ces acteurs économiques n’aient plus envie de s’adresser à leur banquier pour financer des projets et des investissements.

Dans tous les cas, les indicateurs sont mauvais, voire cataclysmiques:

Les prêts accordés aux particuliers sont restés stables sur un an, comme en mars. Dans le détail, les crédits à la consommation ont diminué de 0,1% et les crédits immobiliers ont progressé de 0,1%, après +0,2% le mois précédent, selon un communiqué.

Les prêts aux entreprises non-financières ont réduit leur repli, à -0,4% après -0,6% en mars. Corrigés de certaines opérations strictement financières et non destinées aux ménages et entreprises, les crédits au secteur privé sont ressortis en progression de 0,8% en avril, comme en mars, indique l’institution monétaire, selon qui ce chiffre donne une meilleure représentation des prêts servant effectivement à alimenter la machine économique. (…)

La croissance de la masse monétaire M3, indicateur avancé de l’inflation, a de son côté continué d’accélérer en avril, à +5,3% contre +4,6% en mars, soit plus qu’escompté. Les analystes interrogés par le fournisseur de services financiers Factset tablaient sur une hausse moins marquée, de 4,9%.

Ces données « sont assez mitigées », réagissait dans une note Howard Archer, chef économiste chez IHS Global Insight, soulignant qu' »en avril, les crédits au secteur privé n’ont pas réussir à capitaliser sur leur relative embellie récente », malgré la nette accélération de la croissance de la masse monétaire.

Pour les profanes en économie, la traduction de ce charabia est simple: malgré l’intervention massive de la BCE (encore 12 milliards€ sur les marchés cette semaine), l’investissement privé ne repart pas plus que la consommation. En revanche, la masse monétaire augmente plus que prévu: une bulle spéculative est en train de se former, qui fera très mal quand elle explosera.

La BCE craint pour la stabilité financière

Ces mauvais indicateurs alertent fortement la BCE, au point que Mario Draghi s’est fendu d’une communication sur le sujet, passée au demeurant à peu près inaperçue, alors qu’elle est tout à fait explosive. Dans la pratique, Draghi identifie quatre risques majeurs, noyés, bien entendu, dans un torrent de phrases lénifiantes qui nous disent que c’est quand même mieux que si c’était pire:

Un brusque renversement de la prime de risque globale amplifiée par la faible liquidité du marché secondaire. Les faibles perspectives de rentabilité pour les banques et les assureurs dans un environnement de basse croissance nominale. L’augmentation des interrogations liées à la soutenabilité de la dette de certains pays et entreprises dans ce contexte de faible croissance. Et la prospective des effets de stress et de contagion dans un secteur bancaire de l’ombre en pleine croissance.

Là encore, traduction (presque) simple: beaucoup d’acteurs, comme les assureurs, tirent aujourd’hui la langue pour servir des intérêts corrects à leurs clients alors que les taux sont bas. Cette torsion ne pourra durer longtemps. Pour éviter de mettre la clé sous la porte, certains vont devoir liquider en urgence des portefeuilles en moins-values d’autant plus importantes qu’on trouve peu d’acheteurs. Cet effet de ciseau risque de produire un méchant retournement systémique où tout le monde va parier sur un effondrement global du système. Et ces « effets de stress et de contagion dans un secteur bancaire de l’ombre » vont être très douloureux.

Il est assez curieux que si peu de médias subventionnés par l’Etat aient relevé ces alertes majeures.

La BCE hésite à couler le bateau ivre grec

Dans cette ambiance digne d’une chanson présentée par la France à l’Eurovision, vient se glisser une cerise sur le gâteau appelée désormais « feuilleton grec » ou « tyropita » en langue vernaculaire. Pour une raison qui restera un jour à décoder, l’Allemagne a décidé d’exclure les Grecs de la zone euro, en leur faisant porter le chapeau. Tout le monde a beau répéter aux Allemands qu’ils jouent dangereusement avec leur bocal de Zyklon B, ils n’en ont cure.

Pour la BCE, la situation est donc compliquée. D’un côté, la BCE accorde une discrète perfusion à Tsipras en acceptant de financer la banque nationale grecque qui collectionne les obligations souveraines grecques (aussi crédibles qu’un assignat sous la Terreur) apportées en garantie par les banques grecques qui se refinancent auprès d’elle (mécanisme dit ELA ou emergency liquidity assistance). D’un autre côté, les banquiers centraux savent que ce subterfuge agit comme la morphine: il produit une accoutumance qui, à haute dose, ne règle plus aucun problème.

La BCE a donc cette semaine ouvert le débat sur: jusqu’à quand acceptons-nous de sauver discrètement les Grecs? L’Autrichien Nowotny, le plus méridional des banquiers centraux Germaniques, a sonné la fin de la récréation cette semaine en déclarant:

« Soyons bien clairs: nous n’avons pas la possibilité de faire, disons, un financement en dehors de nos règles. Je sais qu’on a évoqué ici et là une sorte de financement provisoire de notre part mais je ne vois pas comment nous pourrions le faire légalement », a ajouté le gouverneur de la banque centrale autrichienne.

Dans le même temps, des dirigeants de la BCE ont multiplié les déclarations accommodantes sur la Grèce.

Bref, c’est panique à bord ou, comme disaient ces maudits grecs: il faut désormais choisir entre Charybde en Scylla, un exercice auquel les Européens sont d’ordinaire très mauvais. Je prends les paris sur la fin de l’euro et l’effondrement systémique avant la fin 2015, plus par incapacité à décider que par mauvais choix, d’ailleurs.

La Grèce s’approche du carton rouge

La BCE aurait pourtant intérêt à prendre une décision claire et intelligente vis-à-vis de la Grèce, parce que, plus que jamais, tout porte à croire que l’Allemagne ira jusqu’au bout de sa logique d’exclusion.

Cette semaine en a donné un nouvel exemple. Alors que Tsipras faisait savoir mercredi qu’il avait rédigé une proposition d’accord, l’Allemagne et le FMI douchaient ses espoirs (et ceux des marchés financiers) en expliquant que pas du tout: le plan grec ne laisse pas entrevoir d’excédent budgétaire suffisant, et a donc toute chance de ne pas passer.

Ce genre de problème, à ce stade de la discussion, ne manque pas de faire froid dans le dos. Les négociations entre Grecs et Européens ont débuté en février. Trois mois et demi plus tard, le manque de crédibilité du plan grec sur un retour solide à l’excédent budgétaire est un blocage sérieux dont on voit mal comment il pourrait désormais se résoudre en quelques jours. Surtout que la Grèce est officiellement retournée à la récession, que le bank run commence à prendre forme et que le pays emprunte désormais à 25%: bravo Syriza!

Bref, l’Europe entre dans la dernière ligne droite de l’appartenance de la Grèce à la zone euro, et cette fin de course se déroule dans une sorte d’insouciance générale digne de l’été 1939. Il semblerait qu’en dehors des Etats-Unis, personne ne prenne vraiment la mesure du problème.

L’Espagne s’attaque à la BCE

Au lendemain de la percée de Podemos, le Syriza espagnol, aux élections locales, le Premier Ministre conservateur Mariano Rajoy a rapidement compris le message. Il s’est empressé d’écrire, selon El Pais, aux institutions européennes pour demander une évolution du mandat de la Banque Centrale Européenne. Celle-ci, rappelons-le, doit se contenter de tenir un objectif d’inflation à 2% et n’a aucune obligation en matière d’emploi.

« Dans certains pays, la politique monétaire fut trop expansive et a créé les conditions financières qui ont conduit à un endettement excessif et à l’accumulation de déséquilibres »

Dans « certains pays », mais pas en Espagne où l’austérité provoque une poussée de l’extrême gauche. Et un problème de plus à gérer pour la BCE, un!

La Grande-Bretagne prend l’Union Européenne d’assaut

Dans le même temps, David Cameron lançait sa tournée européenne pour exposer ses propositions (ses exigences serait un mot mieux adapté) de réforme de l’Union. Le Premier des Anglais devrait monnayer son maintien dans le bidule européen au prix de sérieux coups de poignard dans les principes communautaires. Les ressortissants de l’Union installés en Grande-Bretagne n’y auraient plus droit aux prestations sociales durant leurs premières années de présence, la Chambre des Communes pourrait bloquer certaines directives européennes, les règles de la zone euro en matière financière seraient contrôlées par la City.

Bref… le Royaume-Uni serait encore moins dans l’Union qu’aujourd’hui. Décidément, les éléments se liguent contre l’Europe.

Et pendant ce temps, Bruxelles continue à forer droit

Alors que le Titanic européen prend manifestement l’eau, les institutions bruxelloises continuent leur bonhomme de chemin comme si les réticences nationales, ou les avertissements locaux, n’existaient pas. Ainsi, le Parlement européen a voté une première motion de soutien au traité transatlantique, mécanisme d’arbitrages internationaux compris. Ainsi, la Commission Européenne a-t-elle mise en oeuvre sa politique de réinstallation des réfugiés qui oblige la France à accueillir 9.000 migrants.

Ainsi, le Conseil européen a-t-il discrètement vidé le fantasmatique plan Juncker de relance de tout contenu (déjà qu’il en avait à peine…). Bref, tout ce qui pouvait apaiser le rejet de l’Europe par les peuples vole en éclats, et bientôt l’édifice européen vivra seul au milieu de l’hostilité des citoyens du continent.

Article publié initialement sur le blog d'Eric Verhaeghe


Eric Verhaeghe

Né en 1968, énarque, Eric Verhaeghe est le fondateur du cabinet d'innovation sociale Parménide. Il tient le blog "Jusqu'ici, tout va bien..." Il est de plus fondateur de Tripalio, le premier site en ligne d'information sociale. Il est également  l'auteur d'ouvrages dont " Jusqu'ici tout va bien ". Il a récemment publié: " Faut-il quitter la France ? "