Internet et les réseaux sociaux : le « cinquième pouvoir »?



Si la presse a longtemps été considérée comme le quatrième pouvoir, un pouvoir destiné à corriger les dérives arbitraires des trois premiers (législatif, exécutif, judiciaire), force est de constater qu’il est aujourd’hui sérieusement battu en brèche.

Une presse schizophrène, prise dans l'étau des pressions politiques, d'un côté, et de celles des annonceurs, de l'autre…

Les relations incestueuses qui n’ont cessé de se nouer entre les politiques, les décideurs économiques et les journalistes ont très largement contribué à démonétiser la valeur de l’information transitant par les médias traditionnels : l’incompétence, le manque de recul ou la réduction des coûts n’expliquent pas tout, loin s’en faut…

Dans un sondage TNS-Sofres, réalisé au profit du journal « La Croix », 64 % des personnes interrogées déclaraient ne pas croire à l’indépendance des journalistes au regard des pressions politiques, contre 58 % envers les puissances de l’argent (Canard Enchaîné-10.02.2016) : un constat plutôt charitable, par essence, s’agissant d’un lectorat constitué de catholiques pratiquants plaçant en l’être humain une confiance souvent aveugle…

Chacun sait, depuis longtemps, que la presse n’a jamais pu vivre, ou survivre, autrement qu’à coups de subventions publiques et d’avantages fiscaux, d’un côté, et de contrats publicitaires, de l’autre. Quant aux violences et à la censure permanentes exercées depuis des lustres par le tout-puissant Syndicat Général du Livre et de la Communication Ecrite (CGT) sur les imprimeries et la distribution (Presstalis, ex-NMPP), celles-ci ne sont plus à démontrer : juste pour le plaisir, rappelons qu’en 1991, la Direction des NMPP avait découvert plus de 5000 armes entreposées dans ses locaux de St Ouen (des armes provenant de la faillite de Manufrance…), en prévision du « Grand Soir », déjà…

Michel Field en sait quelque chose lui qui, devenu « prof de philo » après avoir surfé sur la vague populiste soixante-huitarde, confessait, en 1973 : « Je serai prof parce qu’il faut bien gagner sa vie. Mais ce qui est important, c’est le militantisme, c’est la révolution… ». (Figaro Magazine-05.02.2016) Le fait que ce révolutionnaire invétéré ait été nommé à la Direction de l’information de France Télévision, n’est pas fait pour nous rassurer quant à l’objectivité du traitement de ladite information, sur le service public.

Gare à la manipulation…

Le salut viendra-t-il du « cinquième pouvoir », celui d’Internet et des réseaux sociaux ? Pas si sûr…

Tout organisme, quel qu’il soit, lorsqu’il est attaqué, fabrique instantanément des « anticorps » qui viennent renforcer son système immunitaire : tout pouvoir agit de la sorte, à des degrés de sophistication plus ou moins complexes à décrypter, selon son niveau de développement …

Aujourd’hui, le « brouillage » des messages et le tintamarre médiatique sont tels qu’il devient toujours plus difficile de « trier » le vrai du faux, sauf à pouvoir répondre avec précision à quelques questions préliminaires et élémentaires comme, entre autres :

-  qui véhicule l’information ?

-  quelles sont ses sources ?

-  quelles sont ses cibles ?

-  qui finance ?

-  in fine, à qui profite l’opération ?...

Il n’est pas un domaine ou secteur d’activité qui échappent à ce « cinquième pouvoir », un pouvoir assis sur des dizaines de millions d’internautes, disséminés aux « quatre coins » de la planète, et appelés à se mobiliser au profit de causes multiples et variées touchant, de préférence, aux « affects », version Spinoza :

-  atteintes aux droits de l’homme, aux libertés individuelles

-  atteintes à l’environnement

-  lutte contre l’exploitation des mineurs, dans le monde du travail

-  corruption, détournement d’argent public

-  etc, etc…

Autant de causes qui, jusqu’alors, étaient encore la « chasse gardée » de multiples ONG et autres associations dont la finalité n’a jamais été totalement désintéressée, pour bon nombre d’entre elles.

Les services de renseignements, comme les cabinets d’intelligence économique, connaissent bien cette question, eux qui, en permanence, s’ingénient à démasquer les auteurs d’opérations de déstabilisation, quand ce ne sont pas eux-mêmes qui en sont à l’origine.

Change.org, une vraie-fausse ONG aux intérêts bien compris…

La réforme du droit du travail, courageusement portée par Myriam El Khomri, est en train d’en faire les frais et, avec elle, l’ensemble des entreprises et salariés du secteur privé.

Ainsi, c’est une jeune start-up, pur produit de la Silicone Valley, « Change.org », qui est à l’origine du million de signatures recueillies, sur son site, contre la Loi Travail. Se donnant toutes les apparences d’une ONG, « Change.org » est en réalité une entreprise à part entière, investie dans le secteur social : « ses investisseurs, à titre philanthropique, vont de Bill Gates (Microsoft) à Pierre Omidyar (eBay), en passant par les cofondateurs de Twitter et de Yahoo. Son fondateur, Benjamin Rattray, n’a en revanche rien d’un philanthrope, quand bien même il place au cœur de la philosophie de son site : l’« empowerment » (responsabilisation, développement du pouvoir d’agir…), le « work and life balance » (équilibre entre travail et vie privée…) ou encore, le « leadership distribué »…

À l’appui, Jennifer Dulski, sa Directrice, ne cache pas, de son côté, son ambition de faire de Change.org la plus importante plate-forme « d’émancipation citoyenne » : déjà implantée dans dix-huit pays, cette plate-forme gagne un argent fou grâce aux données collectées sur ses pétitions en ligne et leurs signataires, des données qu’elle propose ensuite, moyennant finances, à des ONG comme Amnesty, Médecins du Monde ou Care, pour leur permettre d’élargir leur cible de clientèle (sponsors, généreux donateurs ou simples sympathisants…) et d’être moins dépendants des subventions publiques… Par pudeur, sans doute, les résultats de la filiale française de « Change.org » ne sont pas connus. Il est vrai qu’elle dépend d’une compagnie britannique, elle-même filiale de « Change.org-Inc », un État américain bien connu pour son régime fiscal extrêmement favorable. ». (Camille Polloni-Rue 89-L’Obs-14.10.2013 et Audrey Fournier-Le Monde Economie-09.12.2014)

On savait déjà, depuis bien longtemps, que le social et l’humanitaire étaient devenus des business comme les autres ainsi que de formidables instruments de lobbying. Avec Internet et les réseaux sociaux, ils vont incontestablement connaître un développement exponentiel, avec un accroissement sans limite des risques de manipulation.

Vous voilà prévenus…


Daniel Rémy

Spécialiste des questions de sécurité et de renseignement, depuis 1976. Issu du secteur privé, Daniel Rémy apporte principalement son expertise et son expérience aux entreprises confrontées à des risques et à des menaces très diverses, en France comme à l'étranger (terrorisme, kidnapping, racket, fraude, espionnage industriel et commercial, tentatives de déstabilisation…). Il est l'auteur, entre autres, de « Qui veut tuer la France ? La stratégie américaine… » (2007), « La France des talibans : République cherche repreneur… » (2002), « Pour l’humour du risque » (2011) et « Terrorisme et sécurité : ils nous prennent pour des cons… » (2016).