L'amiante : l'arbre qui cache la forêt de la dépollution



La lutte contre l’amiante est plutôt bien identifiée par les pouvoirs publics et les médias… Mais derrière cet enjeu important, se cachent d’autres substances dangereuses, présentes notamment dans les sols, qui nécessitent une dépollution par des professionnels.

Plus de vingt ans après son interdiction en France, en 1997, l’amiante continue de tuer. Très utilisé jusqu’à son bannissement, notamment dans le bâtiment, pour sa résistance au feu et son caractère isolant, ce matériau produit des microfibres cancérigènes dans l’air lorsqu’il se dégrade. Une fois inhalées, celles-ci peuvent se déposer au fond des poumons et provoquer, au bout de 30 ou 40 ans, des maladies respiratoires graves comme des cancers du poumon et de la plèvre. Une bombe à retardement qui n’a pas fini de faire des victimes.

Un rapport de Santé publique France, publié en juin 2019 et s’appuyant sur vingt années de surveillance sanitaire, révèle ainsi que 1 100 nouveaux cas de mésothéliome pleural sont désormais diagnostiqués chaque année dans l’Hexagone, contre 800 à la fin des années 1990. Chez les femmes, le nombre de malades a même doublé pour atteindre plus de 300 cas annuels. Ce cancer particulièrement meurtrier, qui touche la plèvre, la membrane entourant les poumons, « conduit au décès dans l’année qui suit le diagnostic », rappelle le directeur scientifique de Santé publique France, Jean-Claude Desenclos, dans Le Figaro. Selon cette étude, 90 % des hommes atteints d’un mésothéliome pleural ont été en contact avec de l’amiante au cours de leur vie professionnelle et la moitié des hommes malades ont travaillé dans le BTP. Chaque année, entre 1 600 et 4 500 cas de cancer du poumon sont également imputés à l’amiante.

Du fait de la toxicité des matériaux à éliminer, le désamiantage est une opération complexe qui ne peut être réalisée que par des spécialistes certifiés et accrédités pour réaliser des travaux de retrait ou de confinement d’amiante conformément à la norme NF X46-010. La zone à traiter doit en effet être rendue totalement étanche afin d’éviter la diffusion des fibres vers l’extérieur. En raison du risque sanitaire, le désamiantage est donc soumis à une règlementation très stricte, qui vise à protéger la population, les travailleurs susceptibles d’être exposés et l’environnement. L’enjeu du désamiantage est d’autant plus grand que l’impératif de rénovation des bâtiments va entraîner à l’avenir une forte augmentation des travaux de réhabilitation et de dépollution.

L’enjeu majeur de la pollution des sols urbains

Mais si la lutte contre l’amiante est désormais un objectif bien identifié et bien encadré, il n’en va pas de même de tous les autres types de polluants dangereux, qui doivent pourtant également être retirés de l’environnement. Métaux lourds, comme le plomb bien sûr, mais aussi le mercure, le zinc, le chrome ou le nickel, hydrocarbures (pétrole et ses dérivés), solvants chlorés souvent cancérigènes (benzène et trichloréthylène), arsenic… Les polluants dangereux pour la santé humaine et pour l’environnement ne se limitent pas à l’amiante. La pollution des sols, en particulier, représente un enjeu majeur pour les villes, jusqu’ici trop négligé.

« Mal connue sur le plan scientifique, trop peu prise en compte par la loi, la pollution des sols est pourtant un enjeu majeur dans le cadre de la densification urbaine », alertent ainsi les chercheurs Marine Canavese et Stéphane Frioux, de l’université de Lyon-II dans une tribune publiée dans Le Monde le 10 juillet 2020. Contrairement à celle de l’air ou de l’eau, la protection environnementale des sols ne bénéficie toujours pas de loi spécifique contre leur pollution. Ils sont uniquement pris en compte de manière indirecte dans la loi de 1975 relative à l’élimination des déchets et dans la loi de 1976 relative aux installations classées pour la protection de l’environnement (IPCE), comme les usines et les chantiers, dont les rejets sont susceptibles de contaminer les milieux. « Auparavant, les sols étaient considérés comme un réceptacle d’immondices, dont on ne se souciait plus une fois que ces dernières étaient enterrées ou déversées », soulignent les chercheurs.

« En raison de la complexité et de la diversité du milieu sol, des pollutions rencontrées et des contextes de transfert et de dégradation, la gestion durable des sols pollués est un défi », explique l’Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe). « Elle nécessite de mobiliser diverses disciplines scientifiques et des connaissances liées aux risques sanitaires, notamment sur la caractérisation de la pollution, l’évaluation de ses voies de transfert ou les solutions de dépollution ». L’Ademe assure d’ailleurs elle-même, sur décision des pouvoirs publics, la conduite de la maîtrise d’ouvrage d’opérations de mise en sécurité de certains sites présentant des risques pour la population et l’environnement. Afin de limiter l’étalement urbain, l’agence accompagne également la reconversion des friches polluées « dont les surfaces, évaluées à plusieurs dizaines de milliers d’hectares, représentent de véritables opportunités foncières ».

Scandale de la décharge sauvage de Love Canal dans la banlieue de Niagara Falls aux Etats-Unis (1976), affaire de la décharge de déchets industriels de Montchanin (1980), polémique de la dépollution du site du Stade de France (1996)… Depuis une quarantaine d’années, les articles sur les sols pollués en milieu urbain et leur impact sur la santé se sont multipliés dans la presse locale, nationale ou internationale. Et depuis vingt ans, la volonté de réintroduire le jardinage potager et même l’agriculture dans les villes a remis le sujet sur le devant de la scène. Mais la prise de conscience dans le débat public des risques sanitaires liés aux sols pollués en milieu urbain est lente. Il s’agit pourtant d’enjeux considérables dans le contexte actuel de densification urbaine, qui se traduit notamment par l’utilisation d’anciens sites industriels pour la réalisation de nouvelles constructions ou de nouveaux espaces verts, squares et autres jardins collectifs.

Récemment, en février 2020, le Sénat a d’ailleurs ouvert une commission d’enquête « sur les problèmes sanitaires et écologiques liés aux pollutions des sols », à la demande de Gisèle Jourda, sénatrice de l’Aude. Un département qui abrite la mine d’or de Salsigne, fermée en 2004 après des décennies d’activités extractives qui ont contaminé la vallée de l’Orbiel, notamment à l’arsenic.

L’indispensable recours à des experts

Parallèlement, les projets de réhabilitation et de réaménagement d’anciens sites industriels pollués se multiplient. Afin de permettre des projets de requalification, l’Epora, opérateur foncier de l’Etat dans la région Auvergne-Rhône-Alpes et expert dans le traitement des friches industrielles polluées, a par exemple mené récemment une opération de dépollution innovante par désorption thermique à Saint-Étienne sur un site ayant accueilli diverses activités industrielles durant une centaine d’années. Les diagnostics environnementaux avaient révélé une contamination du sous-sol aux métaux lourds, aux hydrocarbures, aux composés organiques volatils (COV) et, dans une moindre mesure, aux PCB (polychlorobiphényles).

« La remise en état des friches industrielles ne comprend pas que la dépollution ; il faut aussi désamianter et démolir, ces deux derniers postes étant parfois plus chers que la dépollution », précise Abdelkrim Bouchelaghem, directeur général de la société Brownfields, un groupe réunissant des experts de la dépollution, de l’environnement et de l’urbanisme pour mener des projets de réaménagement de A à Z. « Ces « 3D » – dépollution, désamiantage et démolition – forment un tout ». Depuis quinze ans, Brownfields a ainsi racheté 120 sites pollués en France pour mener, avec les collectivités locales, des projets de reconversion après dépollution

« Requalifier ou réhabiliter des friches polluées est un métier complexe, qui requiert une approche systémique et intégrée dans la durée », souligne de son côté dans Les Echos Pascal Roudier, directeur Environnement du fonds Ginkgo, qui s’est spécialisé dans la réhabilitation des friches lourdement polluées. « Il s’agit de gérer des projets à l’échelle de quartiers, dont le cycle de vie est souvent de cinq ans ou plus, et qui sont très consommateurs de fonds propres. Ce métier de « dépollueur – aménageur » nécessite une solide expertise technique tant en matière de dépollution que d’aménagement urbain, de même que des investisseurs solides ».

C’est en mobilisant de vrais spécialistes dans différents domaines que Ginkgo et Brownfields peuvent mener des projets de dépollution complexes. Parmi les entreprises spécialisées auxquelles ces travaux s’adressent, on peut notamment citer DI Environnement, société familiale dont le siège social est à Montélimar et qui s’est affirmée depuis 25 ans en France comme l’un des leaders du désamiantage, du déplombage et de la dépollution en France. Avec plusieurs agences couvrant l’ensemble du territoire national et un effectif de 450 collaborateurs formés et habilités, l’entreprise compte à son actif près d’une centaine de chantiers de désamiantage et de dépollution. Cette PME innovante fabrique elle-même ses matériels et s’appuie sur un atelier de 15 personnes dédié à la mise au point de nouvelles solutions pour s’adapter aux spécificités des chantiers : utilisation de robots, modes de confinement sur mesure, adaptation des machines… Un atout majeur qui lui permet de s’adapter à toutes les situations, même les plus délicates, comme le sont souvent les grands chantiers de dépollution de sites industriels.

La France bénéficie d’un tissu industriel efficace pour mener à bras le corps la problématique de la dépollution. Ce sont désormais des réglementations plus strictes et une prise de conscience globale qui dicteront le rythme d’une dépollution pour laquelle il est impossible de faire l’impasse. La balle est dans le camp des pouvoirs publics.

 


Marc Pelletier

Marc Pelletier, Consultant, chef de projet en aménagement urbain éco-responsable, chargé de missions de conseil auprès d'aménageurs ou de collectivités locales, avec pour mission d'assister les élus et l'administration dans la définition et la mise en œuvre des politiques de développment durable à l'échelle des agglomérations