La France aux électeurs absents : pourquoi ?



57 % des inscrits ont boudé le scrutin du 18 juin, contre 29 % en 1997, il y a vingt ans.

Ce doublement, résultat d’une progression de l’abstention à chacune des élections législatives depuis 1997, est le phénomène jumeau de l’élection à la présidence de la République d’une personne inconnue dans le paysage politique il y a seulement 5 ans ; ces deux faits doivent impérativement ne pas être séparés dans l’analyse des événements qui viennent de modifier fortement le paysage politique français.

Dans les deux cas, il s’agit d’une manifestation de rejet vis-à-vis de la classe politique. Ce rejet n’est pas propre à la France : presque partout dans le monde la démocratie déçoit car elle ne s’est pas traduite par l’arrivée au pouvoir d’hommes et de femmes capables de diriger leur pays (ou leur région, ou leur ville, ou encore leur union de pays) de façon satisfaisante. Les citoyens sentent confusément que c’est de leur faute, puisque ce sont eux qui ont élus ces personnages médiocres ; l’abstention est en partie due au sentiment d’impuissance qui s’empare de plus en plus du corps électoral quand il constate le résultat décevant de ses votes, quels qu’ils soient. Si voter ne sert à rien, pourquoi se livrer à cette mascarade ? S’abstenir, c’est se laver les mains de ce qui arrivera, et qui sera probablement décevant.

Le devoir électoral n’a de sens que si l’élection en a un. Or les citoyens ont le sentiment que les élus ont bien peu de pouvoir : tant de choses se décident ailleurs qu’à l’Assemblée nationale ! Les lois sont devenues des monstres de phraséologie et de complication, dont l’utilité se perçoit mal. Plus il y en a – et, de fait, le bavardage législatif a atteint un niveau à peine croyable – moins elles ont de valeur : l’inflation législative dévalorise la norme juridique aussi sûrement que les émissions excessives de billets de banque ont dévalorisé le franc ou le mark à certaines époques de notre histoire.

« Pourquoi participer à l’élection de ces nuisibles dont l’activité consiste en grande partie à nous compliquer inutilement la vie ? », telle est la question que se posent bien des braves gens. Il y a certes ceux qui préfèrent profiter du beau soleil pour passer un dimanche à la campagne, mais il y a aussi le sentiment de l’inutilité du vote, et même le désir de ne pas se salir les mains en participant à la mise en place de personnes qui vont contribuer à transformer la démocratie en une mascarade.

Nous sommes descendus bien bas ; comment remonter la pente ? Au niveau des élus, par un effort de montée en gamme ; au niveau des institutions, par un plus grand recours au principe de subsidiarité.

Montée en gamme : c’est ce que à quoi les frères prêcheurs de notre époque – certains journalistes et les économistes mondains – ne cessent d’exhorter nos chefs d’entreprise. Je reste assez sceptique vis-à-vis de conseils visant à faire de la moindre parcelle de terre languedocienne la productrice d’un concurrent du château Yquem, mais il est vrai que le niveau de nos hommes politiques laisse à désirer : une amélioration qualitative de la production législative et réglementaire est indispensable. Moins de lois, moins de décrets, moins d’arrêtés, moins de circulaires, mais des textes mieux conçus, mieux rédigés, plus cohérents entre eux, plus réalistes, et la France se portera mieux. Par surcroît, la déception des citoyens, leur désaffection vis-à-vis de leurs représentants et leur peu d’empressement à participer à leur désignation, s’estomperont.

Je modifierai donc un peu, à leur intention, le conseil du vieux laboureur à ses enfants. Certes, « travaillez, prenez de la peine » reste valable, mais cela beaucoup de nos parlementaires et ministres le font déjà. Disons-leur plutôt : « travaillez intelligemment, prenez de la peine pour émonder le maquis légal et réglementaire, et les urnes se rempliront ».

Quant au principe de subsidiarité, qui conseille de traiter les problèmes au plus près du terrain – sauf exception, bien entendu – il permettrait de redonner vie à la démocratie locale. Débarrassée de divers échelons superfétatoires, la commune est le lieu où une population de taille raisonnable peut apprécier concrètement l’action de ses élus et leur faire connaître ses préférences. C’est elle qui peut sauver la démocratie, mise en péril par le transfert à l’échelon supérieur (supranational, national, régional, départemental, intercommunal) de décisions qui pourraient être prises tout aussi bien, ou mieux, à un niveau local. La démocratie, comme le poisson, pourrit par la tête ; c’est par ses cellules – sans oublier les « petites cellules grises » de ses élus et de ses fonctionnaires – qu’elle pourrait se régénérer.


Jacques Bichot

Jacques Bichot est économiste, mathématicien de formation, professeur émérite à l'université Lyon 3. Il a surtout travaillé à renouveler la théorie monétaire et l'économie de la sécurité sociale, conçue comme un producteur de services. Il est l'auteur de "Les enjeux 2012 de A à Z" aux Editions de l'Harmattan, de "La mort de l'Etat providence ; vive les assurances sociales" avec Arnaud Robinet, de "Le Labyrinthe ; compliquer pour régner" aux Belles Lettres et de "La retraite en liberté" au Cherche Midi.