La leçon de politique étrangère des conservateurs polonais et américains au couple franco-allemand



Le 6 juillet dernier, la Pologne a frappé un grand coup politique passé complètement inaperçu en France, sûrement trop occupée à s’émerveiller d’elle-même et de son président « jupitérien ».

Ce jour-là, non seulement M. Trump accordait sa première visite officielle en Europe à la Pologne, mais également l’adoubait en tant que leader politique et militaire en Europe Centrale, devant les douze chefs d’état de l’Initiative des « Trois mers » (Baltique, Adriatique et Noire). En une journée, les alliés Conservateurs Trump & Duda (le président polonais) ont envoyé un message clair aux Libéraux Merkel & Macron : ceux que vous comptiez isoler vous ont encerclé.

En Europe centrale la France n’est plus que l’ombre de l’Allemagne

Lors de la campagne présidentielle, le président français avait promis, de « punir » la Pologne « qui est en infraction avec tous les principes de l’Union » et ce dans les trois mois « qui suivront son élection ». Finalement, la seule procédure engagée a été celle voulue par les Allemands, c’est-à-dire de contraindre les Polonais, Tchèques et Hongrois à accepter la répartition des demandeurs d’asile au sein de l’U.E.

Cette procédure vient rappeler aux trois effrontés, qui ont osé s’opposer publiquement à la politique migratoire allemande, imposée unilatéralement par Mme Merkel, qui est réellement le chef en Europe. En effet, tous les pays de la zone ont noté que cette procédure n’a englobé ni l’Autriche ni la Slovaquie, ces deux pays ayant feint d’accueillir des réfugiés (respectivement une cinquantaine et une vingtaine) pour échapper, avec succès, aux sanctions.

Pour les pays d’Europe de l’Est qui ont connu le joug soviétique, cet acharnement sur la Pologne par la puissance dominante, afin d’en faire un exemple, rappelle des mauvais souvenirs. Ils ne comprennent pas que l’on essaye de punir l’un des leurs sur un sujet qui pour eux n’est pas de la compétence de l’U.E.. Et les admonestations du Président Macron les appelant à la « solidarité » et au respect d’un « destin commun » au sein de l’U.E., renforce leur sentiment que la France n’est plus que l’ombre de l’Allemagne. Ces pays attendent, depuis fort longtemps, d’entendre la voix de la France sur un sujet vital pour eux : la politique énergétique germano-russe qui met à mal l’indépendance énergétique européenne.

Nord Stream 2 : un gazoduc symbole d’injustice et de dominations

Ce projet consiste à dupliquer le gazoduc existant Nord Stream qui relie directement la Russie à l’Allemagne via la Baltique et dont la principale caractéristique est qu’il ne transite par aucun pays. Rappelons que le lancement de Nord-stream a été décidé par l'ex-chancelier Schröder, nommé depuis à la tête du consortium chargé de sa construction.

Grâce à leurs capacités Nord Stream 1 et 2 supplanteraient les deux gazoducs passant actuellement par la Pologne (Yamal) et l’Ukraine (Brotherhood), et enlèveraient à ces deux pays leurs redevances de passage. Pour les pays d’Europe centrale, mais aussi Bruxelles et les pays scandinaves, ce projet mine la sécurité énergétique européenne. C’est la société russe Gazprom qui contrôle ce projet, or cette dernière est déjà en position dominante sur le marché du gaz centre-européen.

Les pays de l’Est craignent donc que ce nouveau gazoduc renforce encore cette dominance qui réduirait à néant leur pouvoir de négociation avec la Russie sur le transport et l’importation de gaz. D’un point de vue légal, le projet pose problème car la législation énergétique définie par Bruxelles interdit à une entreprise d’assurer à la fois l’extraction, le transport et la vente de gaz. Malgré cela, Berlin maintient ce projet qui lui permettra de couvrir ses besoins annuels en gaz via une seule source d’approvisionnement : la Russie. En cas de succès, outre le renforcement de la position dominante de la Russie sur le marché du gaz, ce serait une perte de revenus de transit gazier dramatique pour l’Ukraine.

Mais la crainte principale est que la Russie, assurée de l’approvisionnement direct de son principal client en Europe, utilise régulièrement la menace de couper les robinets pour faire pression sur les pays de l’Est comme elle l’a fait avec l’Ukraine. Aussi lorsque la Commission poursuit la Pologne sur la question migratoire et ferme les yeux sur la politique énergétique de l’Allemagne qui met en péril les intérêts vitaux des pays de l’Est, comment ces derniers ne pourraient-ils y voir, au mieux, une injustice, au pire, l’hégémonie allemande en action ?

L’Initiative des Trois Mers (I3M) ou l’instrument d’endiguement du leadership allemand

Pour échapper à cette domination, douze pays de l’UE (l'Autriche, la Bulgarie, la Croatie, la République tchèque, l'Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie), ont signé un accord en 2016 pour améliorer leur coopération économique et créer une nouvelle alliance énergétique.

L’I3M est clairement une déclaration d’indépendance à Berlin et Moscou mais aussi une réponse au projet d’Europe à deux vitesses du couple franco-allemand. Cette alliance part d’un constat simple : en Europe centrale l’écrasante majorité des routes, pipelines et lignes ferroviaires se trouvent dans un axe est-ouest, principalement en raison de la longue domination germano-russe. Aussi l’objectif de l’I3M est de développer des infrastructures et connexions le long d’un axe nord-sud complètement indépendant de l’Allemagne et de la Russie. Concrètement l’I3M c’est trois projets principaux: une autoroute reliant la Lituanie à la Grèce et deux gazoducs : un premier de la Bulgarie à l’Autriche, et un autre de la Croatie à la Pologne.

Ce dernier gazoduc devrait être alimenté par méthanier par les USA qui proposent pour l’instant à la Pologne des prix inférieurs aux russes. De plus, le Sénat américain s’est rangé du côté des pays de l’I3M en approuvant diverses mesures permettant de sanctionner les sociétés qui investissent ou participent au gazoduc russo-allemand, car représentant des risques « pour la sécurité énergétique de l'Europe, le développement du marché gazier en Europe centrale et de l'Est et les réformes énergétiques en Ukraine ».

La Pologne, une puissance qui compte de nouveau en Europe centrale

La Pologne apparaît donc pour les pays d’Europe centrale comme le pays qui dit « non » à l’Allemagne. Elle est porteuse d’un projet qui pourrait leur assurer à la fois un minimum d’indépendance énergétique par rapport à la Russie et une autonomie politique vis-à-vis de Berlin. Varsovie est aussi en train de devenir un pilier de la défense en Europe Centrale et s’affiche comme le principal opposant à Moscou au sein de l’UE. Or les élections présidentielles russes approchant, les pays d’Europe de l’Est craignent les conflits qui, depuis les années 90, précédent ou suivent chacune d’entre elles : Tchétchénie, révolution « Orange », conflit géorgien...

La crainte est que le prochain conflit se déroule dans un des pays Baltes qui comptent de fortes minorités russophones (9% en Lituanie, 26 % en Estonie et 29% en Lettonie). Et ce ne sont pas les déclarations à répétition de M. Poutine, faisant de la protection des minorités russophones, où qu'elles soient dans le monde, un impératif pour Moscou qui vont rassurer. Signe qui ne trompe pas, la Suède a décidé de remilitariser l'île du Gotland (abandonnée à la fin de la guerre froide et faisant face aux États baltes).

Pour les pays d’Europe centrale, il existe donc un réel risque d'escalade. Profitant du Brexit et des tropismes pro-russe et pro-allemand supposés de Paris, Varsovie a réussi à leur apparaître comme le seul pilier de sécurité régionale de confiance au sein de l’UE. Ce pays est un des rares membres de l’Otan qui a consacré 2% de son PIB à l’armée. Outre le fait que la Pologne modernise à marche forcée son armée et représente plus de 40% des forces des pays de l’Otan en Europe de l’Est, elle accueille sur son sol 4000 soldats américains et leurs systèmes antimissiles les plus perfectionnés. Face à leur peur atavique de l’ogre russe et de l’hégémonie allemande, il est désormais inenvisageable pour les pays de l’Est de laisser affaiblir la Pologne. C’est ce leadership que M. Trump est venu consacrer le 6 juillet 2017 à Varsovie devant les 12 chefs d’Etat de l’I3M (tous membres de l’UE). Le gouvernement polonais a aussi profité de sa proximité idéologique avec M. Trump pour tisser des liens étroits, ce dernier étant également en froid avec le couple franco-allemand. Merkel et Macron qui pensaient imposer leur loi (surtout celle de l’Allemagne) se retrouvent piégés par leurs propres turpitudes.

Quand la raison d’Etat se confond avec celle du Chef de l’Etat

La raison d’Etat de l’Allemagne ou de la France voudrait que l’on ménage des pays comme les Etats-Unis ou la Pologne. La position de Berlin qui nous a habitué à plus de pragmatisme et de consensus peut paraître étonnante. L’Allemagne retrouverait-elle ses ambitions impériales ? Ou plus prosaïquement la Chancelière Merkel, les élections approchant, essaye de laisser le moins d’espace à son adversaire socialiste M. Schultz et aux écologistes en s’opposant à Trump sur le climat et aux pays de l’Est sur les réfugiés ?

Il est fort à parier qu’une fois les élections allemandes passées, Berlin reprenne sa voie habituelle du compromis. Peut-être aussi que notre Président trouve son avantage à traiter ainsi les Etats-Unis et la Pologne ? En termes de politique intérieure, ayant fait une OPA sur les courants libéraux du PS et des LR, son seul réel adversaire sera le courant conservateur des LR (incarné un temps par M. Fillon et peut être demain par M. Wauquiez). Aussi décrédibiliser les conservateurs polonais et américains est une manière de ringardiser leurs homologues français. Si ce n’est pas le cas, pourquoi nous laisser entraîner par l’Allemagne dans un front contre notre plus vieil allié : les Etats-Unis et notre plus vieille amie, la Pologne ?

La France, une mendiante magnifique

Certes nous avons invité M. Trump avec beaucoup de faste pour le 14 juillet, mais avec quelle arrogance ? Nous ne reviendrons pas sur les poignées de main viriles et autres petites phrases qui ont précédé cette venue. Nombre de commentateurs français, sûrement inspirés par la communication de l’Elysée, ont affirmé que la réception de Donald Trump en France avait pour but de le « sortir de son isolement ». Comment peut-on imaginer que le Président de l’« Hyper puissance » mondiale soit isolé ? Et surtout qu’il aurait besoin de la France pour en sortir ? Regardons les faits. M. Trump ne signe-t-il pas des mégas contrats avec les pays de la péninsule arabique ? N’a-t-il pas réussi à contraindre le G20 à des concessions sur le climat et le commerce (mesures anti-dumping)? Ne vient-il pas de coaliser 12 pays de l’Est (tous membres de l’UE) contre l’Allemagne tout en maîtrisant M. Poutine ? Sa stratégie n’est-elle en train de réussir en Syrie ?

Son principal opposant déclaré, M. Macron, ne lui déroule-t-il pas le tapis rouge pour le faire venir à la plus grande fête de son pays ? Il n’y a que la France pour croire que le Président Macron fait une fleur au Président Trump en l’invitant au défilé du 14 juillet. Il s’agissait pour notre président de quémander une place à la table des négociations en Syrie. Place préalablement demandée au maître du Kremlin, qui a rappelé au « maître des horloges », la hiérarchie internationale et sa place de vassal des Etats-Unis. Le but était aussi de supplier M. Trump de changer d’avis sur son refus d’aider financièrement les opérations au Sahel, support d’autant plus urgent après la coupe sombre dans notre budget militaire.

 

Faire de la France la puissance continentale européenne

Avec le Brexit, les mécontentements des pays de l’Est mais aussi latins envers Berlin, Paris a enfin toutes les cartes en main pour devenir La puissance continentale dominante et négocier en position de force face à l’Allemagne. Pourquoi en être juste l’auxiliaire ? Quel intérêt pour notre pays de montrer une telle condescendance envers les Etats-Unis et de désigner la Pologne comme un paria ?


Patrick Edery

Patrick Edery est le PDG de Partenaire Europe, cabinet de conseil en développement qui accompagne les dirigeants d’entreprises de leur réflexion stratégique à l’implantation en Europe de leurs entreprises.