Les vertus économiques de la vitamine mimi



Ce qui suit m’a été inspiré par le dernier ouvrage de Maurice Berger, De l’incivilité au terrorisme (Dunod, 2016), ainsi que par divers ouvrages de ce psychiatre et de plusieurs de ses collègues, que j’ai utilisés pour des travaux sur l’économie du crime et de la délinquance effectués à la demande de l’Institut pour la justice. J’espère n’avoir pas, en les lisant, commis de grosses erreurs d’interprétation.

L’expression « vitamine mimi » symbolise à mes yeux le climat éducatif et affectif favorable au développement d’une personnalité paisible, ouverte et constructive ; elle est utilisée ici en hommage à un homme, médecin et psychologue, que j’ai eu il y a des décennies comme professeur de sciences naturelles, et qui était – à temps très partiel – un excellent pédagogue. Sans disposer des IRM qui, comme le dit le docteur Berger, « permettent d’observer le fonctionnement du cerveau lorsqu’un sujet est mis dans des circonstances qui évoquent des traumatismes passés », il avait compris le rôle essentiel joué par les parents, lors de la petite enfance, dans la formation d’une personnalité équilibrée – ou déséquilibrée. Ce que nous autres économistes, un peu cuistres, interprétons en termes de formation ou de destruction de capital humain.

La destruction de capital humain qui résulte de violences physiques ou sexuelles ressort clairement d’ouvrages comme Enfants violés et violentés, de Gérard Lopez (Dunod, 2013), ou Le livre noir des violences sexuelles, de Muriel Salmona (Dunod, 2013). Ces violences engendrent des traumatismes qui peuvent rester cachés parce que le cerveau de la victime se défend dans bien des cas en faisant « disjoncter le circuit émotionnel », ce qui interdit la mémorisation classique de l’évènement traumatisant. Cette « mémoire traumatique » cachée peut se réveiller dans certaines occasions, comme une « bombe émotionnelle prête à exploser à tout moment », ce qui constitue un handicap considérable aussi bien pour l’activité professionnelle que pour la vie relationnelle.

Quelles sont les causes de ces agressions destructrices de capital humain ? Dans son ouvrage Voulons-nous des enfants barbares ? (Dunod, 2008 et 2013) Maurice Berger faisait déjà le diagnostic suivant : « La quasi-totalité des enfants et préadolescents auteurs de violences extrêmes ont été soumis tout petits, le plus souvent par leurs parents, à des relations particulièrement défectueuses entraînant des traumatismes relationnels précoces. Pour faire face ces enfants ont, dès les premières années de leur vie, mis en place des processus de défense incluant la violence. Devenus adolescents ou adultes, beaucoup blesseront, voire même violeront ou tueront. » Ce sont ces « relations particulièrement défectueuses », du fait de violences, de brimades ou tout simplement d’un manque d’attention et d’empathie, que je désigne par l’expression « carence en vitamine mimi ».

Dans son livre le plus récent, le Docteur Berger indique comme « facteur déterminant de l’apparition de la violence chez un enfant le fonctionnement affectif et éducatif des parents. » La violence peut survenir très tôt en réponse à une attitude parentale inadéquate, « dès l’âge de 16-17 mois, dès que l’acquisition de la marche libère leurs mains ». Pourquoi donc ? Souvent en raison de violences qui se produisent au sein du couple parental. Il n’est pas nécessaire que l’enfant soit lui-même frappé : le spectacle des violences conjugales est à lui seul traumatisant car l’enfant ou le bébé s’inquiète de ce qui arrive à la personne dont dépend son bien-être, celle qui le protège et le rassure – le plus souvent, sa mère. L’auteur cite une étude montrant que la moitié des jeunes délinquants violents ont vécu eux-mêmes durant leur enfance dans un milieu familial violent. Il cite également l’exemple d’un garçon dont la mère était battue par son père : placé en pouponnière à l’âge de deux ans et demi, il y joue immédiatement à y étrangler les autres enfants. À cinq ans, transféré à l’hôpital de jour où travaille le Docteur Berger, « il continue à frapper et étrangler sans raison apparente et sans retenue ». Il ressent son comportement comme induit par son père, disant : « c’est papa en moi qui me fait agir ainsi ». Son père jouait avec lui en lui serrant le cou entre ses jambes.

La négligence parentale peut également être catastrophique. Pour son développement psychique, pour développer son schéma corporel ainsi que le sens de la différence entre le jeu et ce qui est réel, pour développer un sentiment de sécurité, le bébé a besoin d’un ensemble d’attentions et de stimulations : des sourires en réponse à ses sourires, des interventions rapides lorsqu’il avertit de l’inconfort de sa situation, des baisers consolateurs lorsqu’il a subi un désagrément, des jeux, etc. Tout cela constitue ce que j’appelle la « vitamine mimi », si l’on veut bien ranger sous l’étiquette « mimi » pas seulement de gros bisous et de tendres câlins, mais aussi l’ensemble des comportements qui montrent très concrètement au bébé qu’il est apprécié, protégé, écouté – en un mot aimé.

Le bébé, puis l’enfant, a besoin de s’attacher. Il lui faut disposer d’une personne protectrice, qui le rassure lorsqu’il est inquiet, et le réconforte lorsqu’il s’est produit quelque chose de désagréable, qui soit son port d’attache et sa référence, une personne en qui il sait pouvoir avoir confiance. Les cris, les pleurs, sont souvent des appels à l’aide – et le remède est fourni par la réponse d’une personne qu’il connaît, dont il est sûr. Comme l’écrit Maurice Berger, « la figure d’attachement principale est la personne qui a passé le plus de temps avec l’enfant pendant les premiers mois de sa vie, celle qui était présente quand il était inquiet, par exemple en se levant la nuit lorsqu’il pleurait, et qui répondait de manière optimale à ses besoins. » La négligence parentale, et a fortiori la maltraitance, provoquent un « attachement insécurisant, désorganisé/désorienté », qui conduit à la violence. En effet, « la personne même qui devrait apporter la sécurité étant devenue source de danger, il n’y a plus de confiance possible ».

Selon une étude d’un psychologue de l’Aide sociale à l’enfance cité par M. Berger (2016), le placement d’enfants soumis à une maltraitance parentale donne 85 % de bons résultats s’il a lieu avant le premier anniversaire, car un nouvel attachement, cette fois satisfaisant, est alors généralement possible ; en revanche, un placement plus tardif débouche une fois sur deux sur des troubles, et une fois sur cinq sur des pathologies graves, parce qu’il était trop tard pour enclencher un nouvel attachement, cette fois positif. La lenteur des décisions judiciaires – dont les causes sont le plus souvent multiples – peut donc provoquer des catastrophes. Leur absence également, comme dans ce cas, rapporté par le docteur Berger, d’une tentative d’assassinat commise à 30 ans sur sa mère par l’enfant qu’elle avait jadis maltraitée : ces maltraitances avaient été « décrites dans les rapports éducatifs transmis au juge qui avait protégé l’enfant », mais ce magistrat n’avait pas alerté le procureur (qui seul peut « instruire » en vue de déclencher une procédure pénale), et plus tard la victime a décidé « de se faire justice ».

À la décharge des juges, le docteur Berger expose leur « désespoir » face aux multirécidivistes que deviennent souvent les enfants ayant un « trouble des conduites » : comportement agressif, menaces, bagarres, déprédations, vols, provocations, et de manière générale tendance à violer les règles établies. Voici l’explication qu’en donne Maurice Berger : « le trouble fondamental que présentent ces sujets est une absence d’empathie, un échec constant à penser ce que pense l’autre ». Insensibles à ce que l’autre peut ressentir, ils n’ont pas de frein qui les retienne de frapper ou, a fortiori, de commettre des incivilités. Or l’empathie est une attitude qui s’apprend très tôt, au contact de parents aimants.

Ces handicaps psychologiques, ou déviances, se reproduisent d’une génération à l’autre. C’est pourquoi, comme l’écrit Maurice Berger, « certaines familles sont suivies par les services de protection de l’enfance depuis 53 ans, les enfants de chaque génération devant être placés ». Heureusement, « d’autres parents parviennent à tirer bénéfice de l’aide que leur proposent différents services et à prendre en compte les besoins de leurs enfants. » C’est la solution optimale, car les parents sont les producteurs naturels de la « vitamine mimi » nécessaire au développement psychique de leurs enfants. Remplacer certains d’entre eux dans cette fonction peut être indispensable, mais s’il est possible de les aider à reprendre la production de la précieuse vitamine, c’est mieux.

Le plus grave, dans les trop nombreux cas où un enfant passe en quelque sorte « du côté obscur de la force », est évidemment le gâchis humain, mais les évaluations économiques ne sont pas inutiles : elles montrent que l’argent consacré à éviter ou à réparer ces blessures psychiques n’est pas dépensé en vain, qu’il peut même s’agir d’un investissement très rentable. Surtout si l’accroissement des budgets (déjà non négligeables : en particulier plus de 7 milliards d’euros pour l’Aide sociale à l’enfance) était l’occasion de mieux les utiliser, ne peut s’empêcher de penser l’économiste, toujours féru d’efficacité. Par exemple, recruter et former des juges des enfants capables de statuer vite et bien dans ce domaine d’importance vitale coûterait beaucoup moins cher que de laisser se multiplier la délinquance de jeunes puis d’adultes déstructurés parce que les services publics se sont substitué trop tardivement à des parents défaillants.

Des enfants pris en charge rapidement, par exemple des bébés exposés à une négligence parentale qui risque fort d’en faire des « enfants barbares », peuvent être placés dans une famille d’accueil attentionnée et préparée, former un attachement convenable, apprendre l’empathie, et ainsi de suite, presque comme les enfants d’une famille disons « normale ». Il faut pour cela consacrer des compétences et des budgets suffisants au dépistage de ces situations dramatiques, au fonctionnement des tribunaux, à celui des institutions capables de traiter les cas graves, etc. Employer efficacement des ressources à ces usages est un investissement rentable : il aboutit à remplacer des dizaines de milliers de délinquants qui coûtent cher à la société par autant de personnes équilibrées dont les impôts et cotisations paient les frais généraux du pays.


Jacques Bichot

Jacques Bichot est économiste, mathématicien de formation, professeur émérite à l'université Lyon 3. Il a surtout travaillé à renouveler la théorie monétaire et l'économie de la sécurité sociale, conçue comme un producteur de services. Il est l'auteur de "Les enjeux 2012 de A à Z" aux Editions de l'Harmattan, de "La mort de l'Etat providence ; vive les assurances sociales" avec Arnaud Robinet, de "Le Labyrinthe ; compliquer pour régner" aux Belles Lettres et de "La retraite en liberté" au Cherche Midi.