Présidentielles : la fin de la démocratie, le début d'une dictature morale



Le spectacle des présidentielles n’a laissé personne indifférent. Aujourd’hui, nous vivons une période apocalyptique : la fin de la démocratie des programmes et le début d’une démocratie  morale d’un nouveau genre, pour ne pas exagérer en prononçant les termes de dictature morale, fondée sur le bien et le mal.

La une des journaux de lundi et la victoire d’Emmanuel Macron a sonné le glas de ce que je crois être une crise de la démocratie, non pas évidemment parce qu’Emmanuel Macron a gagné mais plutôt en amont sur la façon dont les choses se sont passées. Comme si rien ne s’était passé, on analyse cette élection présidentielle…Il ne s’agit pas ici de remettre en cause une victoire, celle d’un homme qui y a cru mais de donner la tendance systémique qui s’est dessinée à l’occasion de ces présidentielles qui se terminent enfin, dans le soulagement de beaucoup de français fatigués de ce spectacle.  

Je voudrais ici signaler deux points. Un certain nombre de français a l’impression de vivre un moment historique, la réalité est que nous vivons un moment tragique de la démocratie française. Les français ont subi une double peine et donc une double capitulation.

(1) La première peine est qu’ils ont subi un vol de la démocratie (ressenti plus fortement pour les perdants évidemment) qui peut s’apparenter à un diktat fondé sur des valeurs morales qui ont divisé la société sur la question du bien et du mal. Dans ce premier temps, on a enlevé la démocratie en crucifiant un bouc émissaire par un diktat moral populiste. Quelques exemples de moralisation qui entrent dans un cadre que l’on supposera légal.

*On juge que gagner des millions en étant un grand patron et surtout en bénéficiant du crédit d’impôt recherche ou du CICE (et souvent les deux), ou d’autres subventionnements publics, est moins grave qu’aider sa famille quand on a réussi par soi-même et par l’égalité des chances d’une certaine façon. C’est la dictature de l’instantanée et de l’immédiateté, du visible et du proche, que l’on comprend directement en quelque sorte.

*On préfère donc juger des phénomènes directement visibles et les estimer selon des valeurs morales qui dépendent beaucoup des parcours personnels dans la vie, de l’éducation etc plutôt que de chercher l’invisible, et y découvrir des mécanismes pouvant parfois engendrer des pertes bien plus colossales et directement impactantes pour une économie que les petits épiphénomènes individuels d’un homme (ce fut le cas de la crise financière de 2007-2008 bien sûr).

*La partialité morale ensuite : on peut oublier les gains collectifs d’une carrière exemplaire (faciliter des F&A et créer des pôles de compétitivité fortement créateurs d’emplois) pour ne se focaliser que sur l’erreur morale (selon le peuple) et le jugement partiel d’un comportement individuel…

La dictature de la simplicité, du visible et de la partialité entraînent des jugements moraux sur ce qu’il est bien de faire ou mal. Evidemment, la place de l’argent dans la délimitation du bien et du mal est essentielle dans cette victoire, on l’a bien senti à l’occasion du premier discours d’Emmanuel Macron à partir de son QG. On connaît les racines judéo-chrétiennes de cela, la religion ne doit pas intervenir dans la politique, c’est pourtant elle qui a tranché…ou encore une fois, l’important est ce qui est visible proche et évaluable moralement. Au travers de cette moralisation, on a enlevé la démocratie. Nul ne doit estimer qu’une valeur est supérieure aux autres, certains peuvent même défendre les thèses du darwinisme, ou de la sélection naturelle, nous ne voyons pas en quoi un média aurait le pouvoir de trancher sans qu’un garant de l’ordre moral ne soit « activé ». A ce titre, nous pensons que les questions d’ordres morales devraient passer par une structure juridique ad-hoc avant d’être diffusées publiquement pour s’assurer au minimum de l’impartialité des faits et de la compréhension de la globalité des systèmes autrement c’est du réseau social dans le mauvais sens du terme.  

De plus, si l’on s’en tient à un principe très global du « ne fait pas aux autres ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse » on comprend non seulement encore moins l’acharnement qu’il y a eu, pire, on a plutôt l’impression que beaucoup aurait peut-être fait la même chose. Dans une démocratie, les valeurs morales peuvent conduire à des diktats bien plus vicieux lorsqu’ils sont utilisés pour régler des comptes, qu’une analyse des programmes ou un débordement de deux ou trois minutes de tel ou tel candidat. Ici, la moralisation de la vie politique a mis un terme à la démocratie française lors de cette élection. C’est aussi et surtout le populisme moral directement incarné par ce qui est directement visible…Et pathologiquement condamnable à partir de croyances partiellement observables…

(2) Après avoir réduit le champ des possibles, il y a une seconde capitulation : on oblige à voter pour le vainqueur de la dictature morale en faisant peur. C’est le second temps. Dans le premier temps la dictature du bien et du mal vous enlève la liberté de choix...dans le second, elle vous impose son choix. 

C’est pour cette raison que l’abstention apparaissait comme une solution logique pour de nombreux français qui refusent la soumission au diktat moral. Aujourd’hui certes, nous sommes tous soulagés, mais il ne faut pas baisser les bras et fermer les yeux sur ce qui vient de se passer. Ce n’est pas parce que certains français ne sont pas allés voter qu’ils auraient pu ouvrir les portes du pouvoir au Front National, mais c’est bien parce qu’ils ont refusé la dictature morale et le vol des choix démocratiques sur la base de jugements totalement subjectifs, notre premier temps. C’est aussi parce qu’ils ont refusé de se soumettre à un choix forcé, le second temps. Il ne faut pas tout inverser ! Si Marine Le Pen avait gagné à cause d’une abstention élevée (celle-ci est presque équivalente à celle de 1969), c’est bien à cause du vol démocratique fondé sur une moralisation très partielle et populiste de la vie politique, les valeurs des bistrots (la haine de l’argent facile) se mariant bien avec les idées des bistrots (le programme du FN).  

Mais c’eu été également à cause du refus de la dictature morale et de la capitulation ! Le monde marche la tête à l’envers. A défendre le populisme moral on encourage aussi les partis populistes ! Il fallait y penser. Ce qui est sûr, c’est que si nous sommes « soulagés », ce président sera le premier à être élu par cette étrange moralisation de la vie politique fondée sur les délimitations partielles du bien et du mal autour de l’argent utilisé de façon visible. C’est donc le totalitarisme de l’argent érigé en haine médiatique et morale d’un côté, et en particulier le populisme moral et politique de l’autre qui sont les grands vainqueurs de cette élection...


Pascal de Lima

Pascal de Lima est un économiste de l'innovation et enseignant à Sciences-po. Essayiste et conférencier françaisspécialiste de prospective économique, il conseille diverses personnalités politiques, entreprises et associations d'entrepreneurs. Son travail, fondé sur une veille et une réflexion prospectives, porte sur l'exploration des innovations, sur leurs impacts en termes sociétaux, environnementaux et socio-économiques. Après 16 années dans les milieux du conseil en management et systèmes d’information (Ernst & Young, Cap Gemini...), il fonde Economic Cell, laboratoire d’observation des innovations et des marchés. 

 

Diplomé en Sciences-économiques de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (PhD), il y dispense actuellement des cours d’économie en première année, en seconde année, en Master 2 et dans la formation continue. Il a enseigné l'Economie dans la plupart des Grandes Ecoles françaises (HEC, ESSEC, Sup de Co, Ecoles d'ingénieur et PREPA...).