Primaires : un appel à la démocratisation de la France



Les démocrates de conviction qui ne sont pas légion peuvent se réjouir du grand progrès démocratique accompli sous nos yeux par la généralisation des primaires en amont de l’élection présidentielle, n’en déplaise à certains Cassandre.

Pour une fois cette victoire indiscutable de la « démocratie », ce mot et cette réalité avec lesquelles la France établie est en délicatesse, ne pourra pas être dissoute dans les « salutations  républicaines » décalées des vaincus à l’égard des vainqueurs les soirs d’élections nationales. La méfiance instinctive de la classe politique à l’égard de la souveraineté populaire, le consensus informulé autour du modèle jacobin de captation du pouvoir populaire par ses « représentants » et en fait par la bureaucratie d’Etat qui travaille à leur place et les instrumentalise, sont momentanément réduits au silence. Comme dirait Courteline, c’est un plaisir de fin gourmet de voir la tête des « dirigeants » et des « commentateurs » au soir d’un jour où le peuple élève la voix, dément tous les pronostics et n’en fait qu’à sa tête.

Non sans subir alors de grandes critiques, la gauche avait inauguré ce processus de sélection démocratique des candidats en vue des élections présidentielles de 2012 avec une participation importante de près de trois millions d’électeurs. Elle mettait ainsi fin, pour cette élection-là du moins, au secret des investitures, qui constitue une des principales faiblesses de la démocratie représentative, puisque cette intrusion du « centralisme démocratique » dans les « démocraties parlementaires » trahit sa parenté avec les « démocraties populaires » et les régimes totalitaires ou autoritaires, dans lesquels l’échelon supérieur désigne l’échelon inférieur et ne le conçoit que servilement soumis. Un mode de fonctionnement à rebours du modèle électif et de collation du pouvoir qui nous vient à l’esprit lorsque nous parlons de démocratie. Lequel, par parenthèse, prévaut encore largement dans le fonctionnement des entreprises privées, des entreprises publiques et des administrations… même s’il est défié par de nouvelles formes d’organisation économique telle que celle de l’entreprise libérée.

Malgré les réticences d’une large fraction de la droite partisane, durablement marquée par une culture monarchique ou bonapartiste et surtout par une pratique autoritaire invétérée du pouvoir, la droite et le centre ont adopté cette bonne pratique. Quatre millions d’électeurs viennent de plébisciter cette formule d’investiture populaire. La « primaire » s’impose comme une conquête définitive car elle permet tout bonnement à l’électorat de se faire une meilleure idée du programme et de l’homme qui désire accéder à la magistrature suprême, de limiter les chèques en blanc des électeurs aux élus (chat échaudé craint l’eau froide) et d’éliminer les éternels revenants que le « peuple souverain » ne veut plus voir.

La bonne tenue des trois débats prévus pour cette élection primaire intra-partisane lui permet de se comparer favorablement à celle des primaires démocrates et républicaines de la grande démocratie américaine à l’école de laquelle nous avons fini par nous mettre. L’élève a facilement égalé le maître. Ce saut démocratique appelle d’autres progrès. A l’école américaine de l’organisation des contrepouvoirs, nous pourrions par exemple dépolitiser le Conseil Constitutionnel en en réservant l’accès à des juristes confirmés par une carrière de juge ou une éminence académique...

Ce succès montre que les Français, adultes responsables, loin d’être indifférents à la res publica sont à l’affût de toutes les ouvertures démocratiques. Le processus devrait s’élargir aux autres élections et s’étendre au-delà du champ des partis politiques traditionnels pour permettre l’investiture et l’élection de personnalités indépendantes, de candidats nouveaux ou sans étiquette sur le modèle de Barcelone, Rome, Cologne, Montpellier ou Chartres.

Mais les leçons de la primaire vont au-delà du processus de sélection des dirigeants politiques. Les Français souhaitent contribuer à la vie de la cité et avoir « voix au chapitre » sur les évolutions et les réformes dont ils comprennent la nécessité. Ils veulent participer à leur élaboration, orienter leur mise en oeuvre au bénéfice de tous, que ce soit dans la cité, l’entreprise, les collectivités, les services publics ou les « associations lucratives sans but ». La primaire est une invitation à avancer résolument dans la voie d’une démocratisation en profondeur, non seulement de la vie politique mais aussi de la société civile et de la vie économique. Un avertissement à tous les dirigeants.


Bernard Cherlonneix

Bernard Cherlonneix est Président de l’Institut pour le Renouveau Démocratique.