Rwanda : le plus grand exode de masse jamais enregistré

Extrait du livre de Charles Petrie : La Banalisation du mal et la quête de justice, éditions du Panthéon, 2024.

Concentré sur des histoires individuelles, le récit de Charles Petrie rappelle combien la terreur peut être rapidement déclenchée. Lorsque le libre arbitre de quelques-uns cède, alors la bête immonde fait son entrée dévastatrice.

Charles Petrie
Par Charles Petrie Publié le 3 avril 2024 à 13h00
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Fin avril, le FPR avait ouvert un couloir de protection de Kigali à Byumba, à soixante kilomètres au nord. Ils commençaient à évacuer des milliers de personnes vers des camps derrière leurs lignes. Certains furent évacués de sites existants dans Kigali tels le stade Amahoro ou l’hôpital King Faisal, et d’autres étaient des rescapés qui avaient été trouvés lors de fouilles de maison. Des camps de déplacés se formèrent à Rutare, le FPR y logea cent cinquante mille personnes, et à Byumba, trente-cinq mille autres.

Alors que le peloton de Fiacre progressait vers le sud, il fut surpris par l’absence totale de résistance. Pas de soldats gouvernementaux, pas de milices, pas d’Interahamwe, pas même de population. Ils rencontraient occasionnellement un Tutsi sortant d’une cachette dans un marécage ou une forêt et, une fois un certain nombre d’entre eux regroupés, ils les envoyaient avec une escorte vers le nord dans des camps du FPR. La zone devant eux semblait vide, et cela commençait à rendre Fiacre nettement nerveux. Lui et ses hommes étaient-ils entraînés dans une gigantesque embuscade ? Étaient-ils sur le point de se heurter à une force ennemie bien retranchée et lourdement armée ?

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Et puis vint l’explication surprenante. Un matin, Fiacre entendit sur sa radio à ondes courtes que les Hutus et les responsables locaux de cette région avaient traversé à pied la frontière tanzanienne. En une seule nuit, quelque deux cent cinquante mille personnes s’étaient déplacées en Tanzanie et s’étaient installées près de la frontière rwandaise. Cela avait été le plus grand exode de masse de réfugiés jamais enregistré (37).

Plus tard dans la matinée, Fiacre reçut de nouveaux ordres de son commandant de compagnie. Son peloton devait continuer vers la frontière tanzanienne. Leur objectif n’était plus maintenant de se battre pour prendre le contrôle de la zone, mais de localiser les survivants.

Père Vjeko Curic

Le père Vjeko avait réussi à amener la population tutsie menacée de sa paroisse à l’archevêché de Kabgayi, mais le lendemain matin, il fit face à une rencontre difficile avec l’archevêque. Son Éminence était de mauvaise humeur. Il insista sur le fait que le regroupement de Tutsis risquait de compromettre la position de l’Église catholique. « Quelle position ? » pensa le père Vjeko. Il ne s’agissait pas d’une confrontation de forces égales, mais du massacre d’un groupe par un autre.

À la suite de sa réunion avec l’archevêque, le père Vjeko craignait que les Tutsis qu’il avait escortés à l’archevêché ne soient pas autorisés à y séjourner et à s’y abriter. Ce n’est que lorsque l’archevêque reçut un appel de Rome, louant son geste humanitaire, qu’il céda et accepta que les personnes arrivées la veille soient autorisées à rester.

Le père Vjeko prit cela comme une invitation ouverte à amener tous les Tutsis vulnérables à Kabgayi – une interprétation qui, il le savait, allait bien au-delà de l’intention de l’archevêque. Dès le lendemain, le père Vjeko retourna dans sa paroisse pour voir s’il y avait d’autres personnes à secourir. Dans la paroisse même, tous les Tutsis semblaient être partis. Il suivit ensuite la route qu’aurait empruntée la bande d’Interahamwe qui s’était retirée du poste de contrôle. Moins de deux kilomètres plus loin, une puanteur épouvantable conduisit le père Vjeko à une masse de corps dans un fossé au bord de la route.

                      

Charles Petrie

Fonctionnaire à l’ONU, Charles Petrie a été témoin des horreurs du génocide rwandais. Il a également dénoncé la complicité armée de certains de ses collègues, responsables de meurtres et dont les crimes restent impunis. Auteur du livre : la Banalisation du mal et la quête d'une justice, éditions Panthéon, 2024.

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